Beigbeder: «L’hystérie canalisée du Suisse me fascine»

LittératureDans Une vie sans fin, Frédéric Beigbeder déclare sa flamme à la Suisse romande. L’accro des folles nuits parisiennes y trouve l’antidote à sa trouille de mourir. Interview.

A 52 ans, l’oiseau de nuit ne se drogue plus qu’au bon air de la campagne, séduit par la Suisse «si control freak».

A 52 ans, l’oiseau de nuit ne se drogue plus qu’au bon air de la campagne, séduit par la Suisse «si control freak». Image: JF PAGA

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Comme tous ses romans, Une vie sans fin dépiaute sa fibre intime. Le trublion y crache un Beigbeder fulminant contre la bêtise humaine et son hypocrisie aveugle. Sous la provocation s’insinue aussi un Frédéric plus sentimental, quinqua fragile qui flippe en plein speed existentiel. Surprise néanmoins dans cet habituel duel égotiste, le brillant bric-à-brac révèle un amoureux ardent de la Suisse. Et pas seulement parce que le petit Parisien, promis à un destin d’énarque ou de curé, élevé dans la soie bourgeoise de Neuilly, éduqué dans les écoles les plus huppées, skiait évidemment en Suisse à Noël.

Hasard du destin, par la grâce d’un troisième mariage avec un mannequin genevois, ses amours ont été reconduites sur les rives du Léman. Elles se voient même «dopées» par la fréquentation assidue de savants chercheurs et cliniciens locaux. Car Frédéric Beigbeder, à 52 ans, s’avoue obsédé par la mort. «C’est d’une ridicule banalité, n’est-ce pas? Mais chez vous notamment, j’ai trouvé une structure pour ne plus m’étourdir trop.» L’obsédé de correction génétique s’est ainsi prêté à une transfusion sanguine complète. Et de résumer avec ferveur: «L’hystérie canalisée me fascine. Après tout, Genève contient le mot «gène» dans son nom: bienvenue dans un pays qui a toujours voulu contrôler l’humanité.»

J’hésite: suis-je un lanceur d’alerte qui veut prévenir, un vieux con qui ne comprend plus?

D’où vient la ferveur pour nos «vallées hantées par la brume, où seule la Williamine protège du froid…»?
Enfant, ado aussi, j’ai passé toutes mes vacances d’hiver dans le chalet de mon père, à Verbier. Je garde des souvenirs féeriques de réveillons cosmopolites sur la place de la station. Des sensations de feu sous la glace aussi. Et puis je suis fasciné par l’esprit d’ouverture de vos chercheurs, à la Clinique du génome notamment. Est-ce l’effet de la démocratie directe, d’un héritage culturel ou religieux? Même si le poids des traditions demeure, avec son inévitable hypocrisie, la Suisse cultive le progrès. Jusque dans Exit, son rapport à la mort me semble sain (ndlr: «On peut mourir dans la dignité à Lausanne, plaide-t-il dans le texte. C’est tout de même moins marrant qu’un don à la Banque du sperme»). Le désir d’éternité cohabite avec celui de mourir. Si vous avez tenté le coup, et raté, autant ne pas s’éterniser ici-bas et décider du moment du départ. L’hygiénisme, ce côté «control freak», m’apparaît comme une politesse. J’idéalise sans doute, je ne vois pas les défauts de la Suisse. Mais quand on arrive de Paris la désordonnée, ça se comprend.

Eugénisme potentiel, inégalité des soins, etc., c’est aussi le feu sous la glace, ces cliniques suisses.
Et à Harvard, comme dans les labos du monde entier. Pourtant, personne ne parle, ou si peu, de ces travaux sur «the Human Extension» comme ils disent. Je pense ainsi au professeur George Church qui, en juillet dernier, a fait tomber la frontière entre numérique et biologique. Cet universitaire américain arrive à greffer des codes numériques sur une bactérie, un stock d’infos qui peut s’implanter dans du tissu vivant, dans notre ADN. Mais ce genre de digression semble tout de suite fastidieuse, non? Quand je joue les vigies, j’ai le sentiment d’ennuyer.

Quand vous développez l’évolution de la pub comme marqueur de société, c’est déjà plus rigolo.
Et très clair. Jadis, la pub vivait sur les murs des villes, puis elle s’est rapprochée, a envahi nos poches via les téléphones portables. Désormais, nous nous y connectons par Google, etc., l’Homo sa piens consent à perdre sa liberté. La pub finira par envahir notre corps. L’étape suivante, ce sera le «Mind Uploading», le téléchargement du cerveau sur disque dur. Et de là, pourquoi pas l’implant de puces dans notre crâne? De très sérieuses recherches sont en cours. Bon, me revoilà parano. Mais je vous rappelle que Frankenstein, de Mary Shelley, est né au bord du Léman! (ndlr: son roman évoque d’ailleurs la superbe expo à la Fondation Bodmer, à Cologny, l’an dernier).

«La Suisse, pays qui fait semblant d’être calme». Comme vous, noceur recyclé en ermite à Guéthary, tous réseaux sociaux bouclés?
Colette, mon écrivain favori, professe: «Tout ce qui est écrit finit par devenir vrai.» Je m’y reconnais en plein. Comme dans la Suisse et son rationalisme de façade. J’ai adopté son mode de vie policé. Déjà parce que la vieillesse ne me permet plus de jouer au foufou. Par lassitude aussi. J’ai quitté Facebook, etc., trop irrésistibles pour moi, toujours tenté par le narcissisme, la mégalomanie. J’applique Socrate: «Connais-toi toi-même.» Je me transforme en quelqu’un de mon âge. Porter des jeans troués serait pathétique, je passe au col roulé et velours côtelé.

Le monde a changé, vous aussi. Pour rester en phase comme toujours?
J’hésite, suis-je un lanceur d’alerte qui veut prévenir, un vieux con qui ne comprend plus? Je reste persuadé que, maligne, la nature organise notre corps en fonction du monde. Plus l’être physique vieillit, plus il s’éloigne de la réalité. Jusqu’au point de rupture total. Mes livres ne disent que ça, comme un combat de résistance. Car pour l’amour et la littérature, il n’y aura jamais d’algorithme. (24 heures)

Créé: 30.01.2018, 09h30

«Ardisson n’est même pas drôle»

Déjà que, dans Une vie sans fin, il a froissé Bénabar en démontrant que le chanteur pourra toujours rêver d’un selfie avec Bono mais que Bono ne rêvera jamais d’un selfie avec Bénabar. Ça tombe sous le sens mais Beigbeder s’est quand même fait traiter de «petit marquis poudré». Déjà qu’il épingle les vivants dans des listes de futurs décès regrettables (Keith Richards, Michel Houellebecq) et de disparitions trop tardives (Elton John, Renaud Camus, Harvey Weinstein, etc.), le chroniqueur de l’époque traite aussi les animateurs télé d’abrutis, lui en premier. Sévèrement taclé pour ses frustrations d’écrivain raté, Thierry Ardisson a hurlé à la trahison: «Frédéric, j’ai peur que la cocaïne t’ait bouffé le cerveau.» Mais pourquoi tant de haine? «Le narrateur du livre, c’est moi. J’ai passé 25 ans dans ce milieu débile, il semblait intéressant d’en parler. Ce métier éphémère rend idiot. Voyez où il a mené Ardisson, un surdoué qui s’accroche par addiction, qui croit que partir serait mourir, ne vit plus que l’angoisse d’être oublié. Le système transforme les êtres et aboutit à des chroniqueurs comme Jeremstar, c’est dire!» L’auteur persiste et signe d’un dernier trait vachard: «En plus, Ardisson n’est même pas drôle.»

En dates

1965 Naît à Neuilly, famille de la haute bourgeoisie du Béarn.
1990 Mémoires d’un jeune homme dérangé, premier roman.
1994 Fonde le Prix de Flore.
1996 Chroniqueur culturel, carrière qu’il poursuivra à la télé et la radio (actuellement sur France Inter).
2000 99 fr., qui le fait virer de chez Young & Rubicam, géant de la pub.
2003 Windows on the World, Prix Interallié; éditeur chez Flammarion.
2009 Un roman français, Prix Renaudot.
2012 Tourne L’amour dure trois ans.
2013 Dirige Lui, qu’il vient de quitter.
2018 Attend sa 3e fille au printemps.

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