Ces belles plumes à ne pas manquer

Rentrée littéraireAvant les prix de l'automne, voici les auteurs qui vont conquérir les amoureux de littérature.

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Karine Tuil milite pour la cause

Si dégager des thèmes dans les centaines de livres publiés à chaque rentrée littéraire avait quelque valeur sociologique, il faudrait signaler combien les romancières se font violence. Sauf que la littérature n’a pas attendu #MeToo pour libérer ses mots. N’empêche, ce dossier s’épaissit de quelques pièces remarquables. Ainsi de l’électrochoc «Une histoire de France», de Joffrine Donnadieu, venue de la psychiatrie et du théâtre, 29 ans. La primoromancière conte le trauma d’une fille abusée dès l’enfance. Ou «Eden» de Monica Sabolo, «Ce qu’elles disent» de Miriam Toews, «Les yeux rouges» de Myriam Leroy, «Soir de fête» de Zineb Drief associée à Mathieu Deslandes. Ou encore de «Se taire», où Mazarine Pingeot expose un Nobel de la paix violant une photographe.

Karine Tuil vise aussi la sphère publique avec «Les choses humaines» (Éditions Gallimard, 342 pages). Taclant le fait de société dans ses pulsions contradictoires, la pertinente observe la déflagration causée par Alexandre, violeur présumé. La machine médiatico­judiciaire s’emballe pour le père, journaliste politique en vue, monstre d’égoïsme, et la mère, féministe. De quoi virer au suspense machiavélique.


Patrick Deville rêvasse ses voyages

Dans «Taba-Taba», précédent journal de bord, Patrick Deville expliquait ses évasions d’enfant par la lecture. Lui qui désormais s’en va habiter le monde pour l’écrire voyage avec son fils Pierre. La transmission l’importe au point de vouloir dévisager au fond des yeux les héritiers du passé pour y revivre les sensations ancestrales. Dans «Amazonia» (Éditions Seuil, 297 pages), de Belém à Guayaquil, les Galápagos à l’horizon, le duo remonte l’Amazone en quête de Blaise Cendrars. Les aventuriers se précipitent dans ses eaux brunes, les Aguirre, Fitzcarraldo, Darwin et autres explorateurs chéris par l’auteur.

Le Morgien Yersin, bientôt découvreur du bacille de la peste, réapparaît même dans les flots d’érudition qui typent la démarche. Une rêverie historique, perchée entre l’imaginaire et l’encyclopédie. Trop pudique pour s’attarder par le détail sur l’équipée intime vécue avec son rejeton de 29 ans, le patriarche séduit par sa vista large et exotique, encore puissante malgré ses aveux de faiblesse physique. Comme Lévi-Strauss qui considérait l’humanité comme un métier à tisser tendu par les fils des cultures et des siècles, Patrick Deville réinvente l’anthropologie romanesque.


Léonora Miano lance un roman culte

Aors là, c’est du beau, lourd, massif. Précédée d’une rumeur flatteuse et de prix conséquents, Goncourt des lycéens en 2006, Femina en 2013, Léonora Miano pourrait n’éblouir que sur sa belle réputation. Ou par la magie noire d’une personnalité qui transpire sur le visage d’une diva qui se matérialise alors que disparaît Toni Morrison. L’Afro-Française de Douala, 46 ans, relaie avec «Rouge impératrice» (Éditions Grasset, 608 pages) le souffle universel de la prêtresse américaine.

En 2124 de notre ère se réinvente le continent Katiopia, daté là-bas 6361, dans ses rouages prophétiques. Pourtant, et c’est l’ensorcellement qui subjugue ici, la saga ample et hypnotique plane au-dessus des clivages de race, sexe, etc. Léonora Miano ne fuit pourtant pas la réalité pour plonger dans un futurisme fantaisiste. Ne se contente pas de plonger avec délectation dans la chair d’une histoire d’amours contrariées par le pouvoir. Et jamais ne résiste à analyser la sociopolitique complexe de peuples rescapés, encore meurtris par des chambardements écologiques, des guerres économiques, frôlant même, de justesse, le génocide. Un roman monde, un talent fou furieux, tout simplement.


Jean-Paul Dubois met l’homme en cage

À force de démontrer sa facilité à prendre langue avec la condition humaine, Jean-Paul Dubois pourrait passer pour un faiseur de ritournelles. «Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon» (Éditions de l'Olivier, 246 pages) peut chantonner parfois la fatalité façon tube. Mais dans les strates du couplet «Né quelque part» se solidifient des courants puissants, une généalogie qui identifie une œuvre atypique. Chroniqueur intense de l’Amérique qui inquiète – titre d’un recueil compilant 72 chroniques de voyage entre 1990-2001, le Toulousain met son héros en taule à Montréal.

Fils d’un puritain danois émigré au Canada et d’une Française fantasque assez baba pour programmer «Gorge profonde» à ses paroissiens, ce Paul (encore un chez Dubois, et veuf bien sûr!) exerce en concierge d’un immeuble huppé. La prison n’est qu’un accident de parcours. Homme à tout faire, le job, pour qui a lu «Le cas Schneijder» ou «Kennedy et moi», est infini. L’auteur le confronte au pire, le console ensuite dans sa prison de douleur avec un compagnon de cellule, ange hilarant et touchant, Hell’s Angel qui s’évanouit à l’idée de ciseaux sur ses cheveux. Une sacrée histoire.


Marie Darrieussecq naufrage en mère

La rentrée littéraire, est-il observé ici et là, serait menée par «les écrivaines porte-voix» - 40% des auteurs. Avec humour, Marie Darrieussecq dit préférer ruser. Elle qui s’arrache le sparadrap d’«autrice de gauche féministe» interpelle à plusieurs reprises la protagoniste de «La Mer à l'envers» (Éditions P.O.L., 256 pages) en tant que «Française honorable». Rose, psychologue, vogue le vague à l’âme avec Emma, 5 ans, et Gabriel, 15 ans, sur un gros paquebot populaire (un cadeau de Noël soldé, précise-t-elle, un peu honteuse).

Le kitch de la situation s’aggrave quand les touristes en goguette recueillent des réfugiés, que Rose prête à l’un son portable. Ce vieil ado ressurgit ensuite dans leur quotidien en Pays basque. Younès est blessé, rêve de rejoindre l’Angleterre via Calais. De quoi court-circuiter la routine. Héroïque en pointillé, tel le commun des mortels, la citoyenne selon Darrieussecq tend à la perfection et la sait inaccessible. Jusqu’à donner un pull en laine mélangée, «pas le cachemire», 2000 euros, «pas plus, ouf!» Jusqu’à refuser «à exiger des hommes ce qu’ils ne peuvent pas – à leur demander d’être des femmes». «We can be heroes», psalmodie Bowie en exergue. Juste pour un jour.


Luc Lang chasse en seigneur

Et soudain Luc Lang achève en plein cœur, quand ce romancier fort et racé déclare forfait. Au beau milieu d’une dernière traque amorcée à la Jim Harrison, dans la Savoie sauvage, il vous claque entre les mains, laisse tomber son héros comme une vieille bête reléguée aux chiens écrasés. Sous la façade de la réussite sociale, ce chirurgien comptait ses acabits le temps d’un week-end. Branché sur les messes de Bach et le jazz de Mingus, François pense échapper au monde dans son chalet, chasser le cerf avec noblesse, et ses idées noires par la même occasion.

La médiocrité contemporaine le rattrape. Son fils, banquier à New York, lui rappelle combien ses valeurs sont devenues caduques. Sa fille, étudiante prometteuse en médecine, débarque avec un fiancé blessé par balle, affairiste à qui la traîtresse a vendu ses parts dans la clinique familiale. Son épouse la ramène aussi, en fuite d’un couvent! Sous le signe de la rupture de vœux, «La tentation» (Éditions Stock, 354 pages) prend volontiers un tour biblique. À ce jeu, l’auteur d’«Au commencement du septième jour» cible sa proie puis, magnanime, croit la sauver. Nul n’est une île, même en pleine nature, et encore moins un dieu.


Lionel Duroy expose ses bijoux de famille

Comme un sort implacable qui s’acharnerait sans que rien ne puisse le contrarier, Lionel Duroy décrypte un homme qui lui ressemble diablement. Paul, romancier primé, estimé, a fait son fonds de commerce du désastre de son enfance et de ses amours. Longtemps, ses neuf frères et sœurs ne lui ont pas pardonné d’étaler le linge sale de parents égocentriques (voir la vidéo ci-dessus), une «Baronne» à moitié folle, un père tyrannique. Les uns lui en veulent d’avoir mis sur la place publique leurs «petits tracas existentiels», les autres d’avoir ruiné et ridiculisé leur mémoire.

Quand ils ont lu «Nous étions nés pour être heureux» (Éditions Julliard, 222 pages). Trente ans après la rupture, l’aîné réunit lors d’un repas la smala, jusqu’aux petits-enfants, belles-mères, etc. Dans la douceur ouatée de l’automne, il y aura du «Festen» avant le dessert. Même Paul, qui a documenté ses émois jusqu’aux confidences sur l’oreiller, sent la gêne l’envahir. Mais l’artiste persiste à justifier son déballage par l’impérieuse nécessité de comprendre «la mystérieuse horlogerie de la vie». Poussif dans son feuilleton généalogique mais couillu dans sa démarche, Lionel Duroy, habitué des récompenses, convainc à force d’authenticité.


Olivier Adam refuse de virer écrivain raté

Comme son médecin pour un bilan, Olivier Adam consulte son double littéraire Paul Lerner à peu près tous les cinq ans. Voir «Des vents contraires» ou «Les lisières», toujours dans la périphérie de la France, vers les «vraies gens». Exilé économique en Bretagne, son héros voit sa carrière d’écrivain parisien dégringoler. Ses bouquins ne font plus clic ni buzz, pas plus que son âme. Planté en bord de mer à Saint-Lunaire, lui veut s’oxygéner loin des bobos, retrouver sa rage cinglante. Et tant pis si sa tribu frustrée de fureur parisienne s’asphyxie. Au-delà, si les «gilets jaunes» ne se pointent pas, c’est bien au rond-point de la classe moyenne industrieuse que Paul accroche la réévaluation de sa propre existence.

L’auteur de «Je vais bien, ne t’en fais pas», il y a près de 20 ans déjà!, ne se dérobe jamais à la remise en question. Le doute, matière première de son intégrité, s’il reste moteur, se déguise dans «Une partie de badmington» (Éditions Flammarion, 276 pages) dans des virevoltes plus rocambolesques. Quand les néonazis menacent Paul recyclé journaliste en campagne, le récit brouille les pistes entre autofiction et polar. «En matière de littérature, le succès, l’échec, tout cela lui semblait relever en partie du malentendu, de l’air du temps.» Paul et Adam, même combat.


Thomas Gunzig se moque des lettreux

Drôle de zigue que Thomas Gunzig, Bruxellois entré dans les lettres par la dyslexie, touche-à-tout du cinéma au théâtre, doté d’humour veiné de surréalisme. En désespoir de cause, il applique la recette de son premier succès, «Manuel de survie à l’usage des incapables», à son dernier roman. Alice, modeste vendeuse, périclite avec son bébé, Achille. Au chômage, cette belle plante qui se fane songe même au tapin. Sa rencontre avec Tom, un écrivain raté, du moins incompris, en travail, qui se cherche, lui ouvre des horizons.

Réduit lui aussi à de désolants expédients, le plumitif lui pond un best-seller misérabiliste calibré tendance. Avant même d’opérer ce «braquage intellectuel», «Feel good» (Éditions Au Diable Vauvert, 399 pages) se sera positionné. Avec son balisage d’époque, de «Nike» à «La grande librairie», ce feuilleton contemporain ne joue pas dans la division de Marcel Proust. Tom se royaume dans «L’homme sans qualités» de Robert Musil, «convaincu d’y trouver des choses merveilleuses qui le feraient grandir (en poche précise l’auteur». Le cynique qui sommeille en lui sait tirer les ficelles bêtes et méchantes. Et à l’évidence, Thomas Gunzig, 48 ans, une douzaine de romans à son actif, connaît la jungle germanopratine

Créé: 24.08.2019, 21h04

Charles Dantzig fait la liste de ses envies

Le dandy érudit récidive avec «Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale». Qui griffe ou adule avec mauvaise foi. Mais passionne en toxico incurable du romanesque.

Élégant, Charles Dantzig ne recense, dans «Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale» (Éditions Grasset, 1280 pages), que les défunts. «Imaginez qu’un romancier publie son chef-d’œuvre après mon livre, quelle injustice!» Cet automne, pourtant, 524 plumitifs rêvent sans doute de rentrer dans ce qu’il faudra bien nommer un jour le Dantzig, comme on dit le Robert ou le Larousse. Il y a quinze ans, cet homme-orchestre de l’édition décrétait, lors de la sortie d’un premier volume centré sur la France: «La vie est ennuyeuse, la littérature ne l’est pas.» Le temps lui donne raison. Alors ce geek liv­resque fait des listes des auteurs pénibles et des charmants, des cons sublimes, des toujours vieux, toujours jeunes, de ses démangeaisons aussi. Une brique de bonheur suave et perfidie canaille. «C’est mon illusoire tentative de catégoriser ce monde si touffu, incompréhensible. Et mon autobiographie en creux, écrite par les autres. Partial par définition, je m’autorise des contradictions et retouches.» Car dans cette géographie aussi érudite que sentimentale, tous les coups sont permis au Tarantino de la littérature. À condition de ne pas ennuyer.



Tarantino des lettres, ça vous va?
Je compare volontiers, il est vrai, les écrivains aux cinéastes, architectes, peintres, etc. Car je ne vois pas de différence essentielle entre les arts. Molière, c’est du Spielberg! Et le fait même de penser au-delà de son petit potager littéraire, ça ouvre des portes éclairantes. Quand je dis: «Bossuet est un rappeur», je n’ai plus besoin d’expliquer sa scansion. «Cendrars était le Malaparte de la Suisse, et vice versa», ça dit la vantardise, au demeurant sympathique, de l’un et de l’autre.

Quel adjectif vous définit-il le mieux, érudit ou partial?
Tout le monde est partial, personne ne pense à le reconnaître. Car en littérature l’objectivité froide et abstraite n’existe pas. Quant à l’érudition… mon premier «Dictionnaire», en 2004, m’a semblé boiteux. Je ne me suis pas constitué que d’auteurs français. J’adore Scott Fitzgerald, Ezra Pound m’exaspère, et je me sens moi, homme du XXIe siècle, proche parent de Virginia Woolf. Il n’y a pas d’étrangers en littérature.

À l’ère Twitter, ce dico n’est-il pas votre concession à la modernité?
Oh, le zapping en littérature a été inventé par Voltaire et son «Dictionnaire philosophique». Il avait compris l’intérêt de sauter d’une idée à l’autre. Nous avons la vanité de penser avoir inventé Twitter, mais les torrents d’horreur existaient déjà jadis sous d’autres formes. Au-delà, reconnaissez que mon livre sort du format, avec ses 1300 pages. Et puis pourquoi nous priver de zapper une entrée qui nous ennuie?

Pourquoi le livre résiste-t-il envers et contre toute révolution?
Des livres dématérialisés sur internet dans un état un peu gazeux, comme l’art a tendance à l’être, me semblent dangereux. Car une qualité des livres, du mien par son volume déjà, c’est de prendre de la place. Peser lourd, encombrer, implique aussi du désir, de vouloir la mémoire à portée de la main. C’est ce qui nous rend libres. Une bibliothèque dans le cloud serait plus docile et facile à gouverner. Pensez à toutes les infos erronées qui circulent. Je le vérifie déjà à mon sujet, des broutilles, mais qui s’accumulent.

Vous voyez la littérature comme un jeu de quilles perpétuel. Que penser du flux de la rentrée?
Si peu sûrs de notre jugement, nous aimons croire à des titres fixés pour l’éternité, aux valeurs immuables. Et cultivons la notion de postérité. Des gens estiment ainsi la gloire de Proust infinie. Or, de son vivant, il était considéré avec condescendance. Son Goncourt n’avait pas le poids du prix actuel, et il a fallu attendre les années 1960 pour lui conférer cette stature. Prenez «L’Astrée» (ndlr: best-seller d’Honoré d’Urfé), réimprimé en quantité. Nous serions Mademoiselle de Scudéry au XVIIe siècle, nous ne pourrions imaginer qu’il ne soit plus lu. Et Shakespeare! Adulé de son vivant,
il a ensuite été jugé grossier et vulgaire pendant les deux cents ans qui ont suivi sa mort. Éteint, rallumé. Et tant mieux, ce jeu renouvelle nos idées, empêche les quilles de devenir les idoles d’une religion.

À quoi s’en tenir alors, à son plaisir?
Le plaisir ne peut être le seul paramètre du jugement. Je préfère l’idée de sensibilité, approbation ou rejet. Nous nous formons aussi de ce que nous détestons. Savinio, frère de Giorgio De Chirico, un écrivain que j’adore, exagérait à peine en disant: «Toute civilisation est fondée sur l’exclusion».

Avez-vous changé de goût?
Bien sûr! Moins enfermé déjà, par la discipline de fréquenter durant ces années des romans étrangers. Avec ce sentiment de panique qui a jailli en moi… je vais mourir et je n’aurai pas tout lu! Et son contre-pied immédiat, penser qu’un homme qui aurait tout lu, succomberait sans doute sur-le-champ.

Parce qu’il aurait tout compris?
Ou compris qu’il n’y a pas à comprendre. Il ne faut pas donner d’explications dans le conte. Et quelle fable ce serait, un homme qui aurait passé son existence à dévorer les littératures. Le dernier jour, il ferme le dernier livre et il meurt.

Vous donnez l’impression que ça vous plairait.
Je l’avoue, oui. En même temps, ça m’angoisse. Tenez, j’ignore tout de la littérature néo-zélandaise et, pris d’un tel sursaut, je devrais me jeter dessus les six prochains mois. Mais l’idée globale me plaît.

N’écriviez-vous pas: «La littérature sauve le monde, le monde qui ne le sait pas»?
Le récit imbibe tellement le monde depuis la nuit des temps qu’il s’est transmis sans même que nous nous en apercevions. Le monde est moins ignorant qu’il ne le croit. Même les gens qui ne lisent pas sont remplis de littérature. Qui transpire dans leur façon de parler, leur lexique, etc. «Du sang, de la sueur et des larmes…»: on croit un discours de Churchill, lui l’avait déjà puisé dans Shakespeare. C’est une chaîne perpétuelle de transmission. Qu’il ne faut pas confondre avec la tradition, si souvent gorgée d’inepties et de stupidités.

Déceptions en tête de gondole

Sorj Chalandon et Amélie Nothomb



«Ah, il y a quelque chose.» C’est ainsi que pour Jeanne Hervineau, le cauchemar s’enclenche: une mammographie de routine, un radiologue glacial, une ponction, une assistante qui offre des bonbons. «Je me suis demandé ce qu’il y avait après cette chose-là. Mon sein gauche avait quelque chose. J’ai pensé à la mort. La phrase cognait ma tête. Je ne respirais plus. Quelque chose. Une expression misérable, dérisoire, tellement anodine.» Dans un premier temps, Jeanne fait ce qu’elle sait faire: baisser la tête. Elle se tait, souffre à bas bruit, se met entre parenthèses. Comme quand elle a perdu Jules, son fils de 7 ans. C’est silencieux, une libraire. Elle nomme le cancer son camélia rouge, et s’étiole auprès d’un mari qui «n’aura pas le courage» et s’en va.

Un jour tout change. Jeanne entre en guerre. Lors des séances de chimiothérapie, elle fait la connaissance de Brigitte. Sacré numéro! Très atteinte, elle se soigne en prenant les autres malades sous son aile, Jeanne comme Mélody. Elle les accueille, les recueille. L’appartement qu’elle partage avec sa compagne, Assia, est une cour des miracles, un camp retranché qui devient bientôt le théâtre de grandes manœuvres: un casse s’y prépare.

On s’est jeté sur une «Une joie féroce» (Éditions Grasset, 316 pages) avec avidité. On en sort un peu déçu. La subtilité habituelle de Sorj Chalandon dans le traitement de ses personnages fait ici défaut. Brigitte, Mélody, Assia, Matt et même Jeanne sont des caricatures. Possible qu’on croise dans la vie des gens comme ça… mais ces portraits brossés à gros traits épais ôtent au roman sa poésie.






Autre léger dépit en refermant «Soif» (Éditions Albin Michel, 152 pages). Amélie Nothomb surfait au sommet de la vague ces deux derniers étés avec «Les prénoms épicènes» et «Frappe-toi le cœur», deux romans qui brodaient finement sur la cruauté d’un père et la jalousie d’une mère. Elle approche cette année le Christ, et l’on ne peut que saluer l’originalité du thème et du ton, le culot de la démarche. Jésus est le «je» du récit. Il endure sa Passion comme un homme, un vrai, c’est-à-dire qu’il souffre comme un chien. L’incarnation, ce n’est pas du gâteau lorsqu’on porte sa croix au sommet du Golgotha. Avant ce jour fatal, le fils de Dieu a aimé, intensément, et même dans les pires souffrances, il accueille encore un coup de foudre en croisant le regard de Véronique.

Jésus a soif de vie et soif tout court. Prévoyant la douleur atroce de la crucifixion, il se prive d’eau avant son martyre, alors même que boire est pour lui le plus grand bonheur. «Il y a des gens qui pensent ne pas être des mystiques. Ils se trompent. Il suffit d’avoir crevé de soif un moment pour accéder à ce statut. Et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu.» Amélie Nothomb explore la foi, cette foi du Christ «qui n’a pas d’objet» et renvoie le lecteur à la sienne, bien sûr. Mais oserait-on un mauvais jeu de mots et dire que l’on reste un peu sur sa faim?

Pascale Zimmermann

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