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Boualem Sansal recrée le monde

L’écrivain algérien explose le cadre romanesque dans «Le train d’Erlingen» où il convie les dieux et les hommes dans une fantasia libératrice. Quoi rêver de mieux?

C. Hélie Gallimard

La rentrée littéraire chauffe les esprits. Bernard Pivot se lamente dans «Le journal du dimanche». Le juré Goncourt tenait «son» champion pour le prix suprême. Las, Jérôme Ferrari, déjà sacré, ne peut plus y prétendre. Dans «Le Point», Eric Naulleau assassine: «Il y a malheureusement un Christine Angot dans cette rentrée. Il peut se passer un miracle, mais là on est au niveau de Lourdes.» Au bled, en Algérie, l’écrivain Boualem Sansal glisse sur ces allumages parisiens. La sécheresse décime les récoltes, «semoule, pain, les prix explosent de 30%!, les gens ont peur». En 2015, sélectionné pour les prix les plus prestigieux avec «2084», le conteur et polémiste se vit soudain écarté avec un lot de consolation, certes, le Grand Prix de l’Académie française. Il ne s’en offusque pas. «J’écris pour dénoncer l’islamisme et les extrémismes destructeurs. Je ne tiens pas à passer pour un pauvre écrivain brimé par de futiles enjeux littéraires.» L’homme de lettres a raison, il rayonne dans son nouveau roman, «Le train d’Erlingen», si riche de nuances qu’il ne sera jamais démuni.

Avec malice, le romancier Boualem Sansal, bientôt 60 ans, n’offre pas de boussole dans ce monde chahuté. Après la dystopie de «2084», l’Algérien découragerait même d’embarquer sur «Le train d’Erlingen». Car son conte suit une sinueuse double voix, Elisabeth Potier de Seine-Saint-Denis, tuée lors des attentats en 2015, écrivain embryonnaire, et Ute Von Ebert, héritière épistolière en attente d’un convoi fantomatique qui la sauvera des «envahisseurs». Tel Shéhérazade qui embrouille ou Ulysse qui fantasme, le récit noue les époques et les peuples, s’aventure en philosophie, s’égare avec orgueil pour mieux se reprendre. Poussant ses pions sur l’échiquier stylistique en virtuose, l’auteur finit par céder, échec et mat. Mais auparavant, quel héroïque bras de fer avec la pensée!

Pourquoi opter pour une stratégie si complexe qu’elle désarçonne?

Dans cette époque verrouillée par le politiquement correct, il me semble difficile de traiter de religion sans aller par le biais, la médiation. Et puis l’écrit m’engage doublement. Au contraire des postures publiques, il exige précision et distance. Enfin, le héros du livre, ce n’est plus ma personne. Donc, cela effraie moins. Comme l’ironie qui persiste dans ce livre malgré la charge, la tragédie. Je ne peux m’en empêcher quand je considère la bêtise de masse. Avec en filigrane, l’idée que chacun a tendance à penser: «Les gens sont idiots, pas moi.» Je ne suis pas différent, moi qui passe ainsi entre les gouttes, suis une navigation qui louvoie à gauche, à droite.

Jusqu’à ce train fantôme qui filera loin d’ennemis jamais nommés. Rien d’innocent dans la métaphore.

Dans tous mes livres, il y a des trains. Mon grand-père était cheminot. J’ai surtout vu ces films dans les années 70, «Shoah» de Claude Lanzmann, un choc! Le train m’évoque sarcasmes et malheurs. Il déporte, sauve aussi. Avec ce doute ambigu, être sauvé pour aller où? L’envahisseur, de nos jours, reste masqué. Prenez les islamistes. Même dans les pays musulmans, ils provoquent un fort ressenti d’une invasion indéfinissable. Qui sont-ils, salafistes, arabes, agents de la CIA? La dépossession d’identité s’exprime aussi dans la globalisation, l’imposition de désirs, d’un style de vie, la sensation d’être menacé par le chômage, précarité. Et les islamistes récupèrent tout ça.

«La vérité et le mensonge, comme l’œuf et la poule, sont inséparables dans l’éternité», écrivez-vous.

Nous vivons de «fake news», dans le mensonge généralisé. Au point que la question philosophique se pose quant à la source du Mal. Jadis, sous l’emprise de la religion, il n’y avait pas à se casser la tête. La Bible ou le Coran tranchait. Chacun est juge et partie désormais, dans la mesure de ses moyens. L’autorité, les gouvernements, deviennent agent d’incertitude. Rappelez-vous de François Hollande édictant: «Le seul ennemi, c’est la finance.» C’était déjà un mensonge, puisqu’en vérité, il s’agissait de toute l’économie.

La situation empire-t-elle?

Dans «l’ici et maintenant», nous avons abouti à un gros problème dans le sens où seule la satisfaction personnelle sert de guide. La famille, voire la société, n’interagit plus, l’école s’effrite. La hiérarchie entre licite et interdit se floute dans une gradation obscure. L’islamisation fonctionne à fond là-dessus: chaque musulman devient un imam, et pas pour dispenser le bien autour de lui.

En quoi «La métamorphose de Dieu» nous affecte-t-elle?

La plupart d’entre nous avons la conviction que le temps ne s’arrête pas à l’éternel présent que nous vivons. Encore une fois, c’est la religion qui a créé l’au-delà, un futur paradisiaque avec ses merveilles. Son dieu, avec ses caractéristiques fixes, infinitude, omnipotence, etc., définit la métrique du temps. Je songe d’ailleurs aussi aux «religions laïques», les idéologies vantant la prospérité, communisme, etc. Je crois, moi, que l’histoire fonctionne de manière circulaire.

Vous donnez souvent le sentiment que le militant prendra toujours le dessus sur le conteur.

Dès l’écriture de «2084», en optant pour le conte philosophique à la George Orwell, j’ai compris qu’une image de moi s’ancrait, celle de l’islamophobe incorrect. Le provocateur de surcroît au service de la France ou d’Israël… Je me basais sur mes expériences, je me savais, et définitivement, politiquement incorrect. Tant pis. Je ne peux pas oublier que l’Islam a tué, torturé, violé mon pays, laissant des blessures indélébiles. Je ne pourrai jamais arrêter de dénoncer quand je vois ces sévices se poursuivre ailleurs désormais. Même flatté, couronné, je poursuis mon chemin.

«Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu» Boualem Sansal Ed. Gallimard, 248 p.

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Quelques champions incontournables

Amélie Nothomb tisse la trame de deux vengeances En tête de gondole avec «Les prénoms épicènes»

Qu’ont en commun Camille, Sacha, Dany ou Yannick? On ignore, lorsqu’on lit et dit leurs noms, si l’on s’adresse à un homme ou à une femme. Comme Ange, Charlie, Alex ou Jackie, ils ont reçu au baptême des prénoms mixtes. «Chaque fois que je rencontre quelqu’un qui porte un prénom épicène, je me demande ce que ça a pu induire comme fascinants malentendus dans sa vie», confesse Amélie Nothomb dans une interview récente. «Donc il était grand temps que je m’y intéresse dans un livre.»

Et voilà que paraît sous la plume de l’auteure belge «Les prénoms épicènes» pour la rentrée littéraire. Des malentendus, il n’y a que cela dans l’existence de Dominique et dans sa vie conjugale avec Claude. Cette jeune femme toute simple, naïve et confiante, prend pour de l’amour ce qui n’en est pas. Pour de la passion des signes distillés par calcul. Elle qui ne souhaite faire aucune vague de sa naissance à sa mort se retrouve l’héroïne d’une machination abjecte.

Dès le début du roman, on sent que quelque chose cloche. Qu’on se fait duper, comme Dominique. Comme lorsqu’on appelle «Claude» dans la rue en croyant reconnaître une amie et que c’est un homme qui se retourne. Est-ce le prénom qui veut ça? Assurément, on n’a pas le même handicap si l’on se nomme Reine – un prénom outrageusement féminin et victorieux – comme le premier amour de Claude.

Dominique devient, dès le début du roman, l’engrenage d’une cruelle vengeance. Mais tout n’est pas noir dans son destin. Elle met au monde Épicène. Entre l’enfant et sa mère explose un amour immédiat. Entre la fillette et son père par contre, rien. Bien plus sagace que Dominique, et dès le berceau, Épicène sait que Claude ne l’aime pas. Et qu’elle ne l’aime pas. À 11 ans, elle prend une grave décision: celle de détester son paternel et de se venger de lui. Elle attend simplement son heure. Comme souvent, sous les petites phrases limpides d’Amélie Nothomb se cache une nappe de noirceur, une poche de cruauté qui ne se résorbe jamais tout à fait, quelle que soit la fin de l’histoire. «Je suis une comtesse de Ségur pour adultes, dit l’écrivain. Comme elle, je raconte de jolies histoires délicieuses mais au fond, ce que j’écris est horrible!»

Dans «Les prénoms épicènes», une vengeance atteint son but, l’autre pas. Pourtant il n’y a pas clairement de vainqueur dans ce terrible combat. L’an dernier, avec «Frappe-toi le cœur», Amélie Nothomb instillait le poison de la jalousie maternelle dans le cœur de Diane. Aujourd’hui, c’est la méchanceté d’un père qu’elle inocule à Épicène. Les deux jeunes femmes sont brillantes et pleines de ressources. Elles font tout pour se dégager des dents du piège parental. Mais y parviendront-elles? L’auteur laisse entendre qu’il est plus simple pour une fille de détester son père que de haïr sa mère. Nous avons là deux romans en écho, qui éclairent humblement l’être humain et se lisent d’une traite, agréablement. Un bon Nothomb que celui de 2018!

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