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C. E. Morgan, romancière pur-sang

Extravagante par ses fières singularités, l’Américaine du Kentucky cavale vers des sommets avec «Le sport des rois». Étourdissant.

La discrète romancière C. E. Morgan, née en 1976 dans le Kentucky, s’impose dans la grande littérature américaine avec «Le sport des rois».
La discrète romancière C. E. Morgan, née en 1976 dans le Kentucky, s’impose dans la grande littérature américaine avec «Le sport des rois».
Guy Mendes / DR

A priori, «Le sport des rois», finaliste du Prix Pulitzer, couronné de multiples honneurs outre-Atlantique, s’inscrit dans la lignée du «Grand Roman américain», tel que le définit Melville par «Moby Dick» et son ampleur en cinémascope d’une vision qui dépasse les destins individuels. Pas de baleine ni de capitaine Achab ici, mais des chevaux de course et trois générations du Vieux Sud. Sous ces apparences classiques, C. E. Morgan trouve surtout une originalité, vrillant son texte de dérives romanesques inattendues.

Sans craindre de perdre le fil généalogique, l’audacieuse pulvérise les schémas claniques traditionnels en s’inscrivant dans une structure autrement plus imprévisible. En ce sens, cet auteur à la fraîche quarantaine, resté inédit en France, s’impose comme la révélation américaine de ce début d’année. Alors que cette maniaque de la précision fouille ses personnages jusqu’à la plus minuscule parcelle de leur ADN, au moindre particularisme de leur jargon, au dernier bouton de culotte de leur psyché sexuelle, la romancière du Kentucky n’hésite pas à les occire avec une efficacité tout aussi percutante.

«Mes fictions favorites combinent l’intelligence émotionnelle, la rigueur intellectuelle, une ingénuité soutenue, et des figures esthétiques intéressantes qui relèvent plus de la forme»

À ses débuts en 2009, telle un exquis petit monstre, Morgan précisait ses ambitions dans «The New Yorker»: «Mes fictions favorites combinent l’intelligence émotionnelle, la rigueur intellectuelle, une ingénuité soutenue, et des figures esthétiques intéressantes qui relèvent plus de la forme.» Pour l’anecdote, alors étudiante en théologie de milieu pauvre, la miss férue d’Ancien et Nouveau Testament, livrait alors sa première fiction, «All the Living», jetée sur le papier en 14 jours, entre deux sessions de cours. À peine coqueluche des lettres américaines, la surdouée se retirait pour «échapper au poison potentiel des médias et rester fidèle à son art».

Dans «Le sport des rois» règne un autre venin, très peu consensuel, qui pervertit les lignées blanches, noires, équines. Les fulgurances fulminent, éructent et hérissent le poil avec une énergie miraculeuse. Le feuilleton romanesque galope de 1980 à 2006, sans jamais s’essouffler. Ainsi de la belle Henrietta, ultime rejeton de la maison Forge. Cette petite sœur de Scarlett O’Hara, du moins par de similaires appétits sexuels et voracités spirituelles, a grandi sans mère, couvée par un père incestueux, Henry.

Ce dernier pose lui aussi en fils indigne dans sa jeunesse bravache, en homme fier qui osa défier son propre patriarche jusqu’à se voir déshérité du domaine, quand amoureux du cheval, il envisagea d’élever des pur-sang en lieu et place du maïs. Réhabilité après la mort de son paternel, Henry devient le plus coriace des conservateurs du patrimoine. Dressant les animaux et les hommes, le bougre s’habitue à voir plier devant lui les caprices de toute nature. Par un pacte diabolique, il exile l’amant noir de sa fille, Allmon Shaughnessy. Mais en éleveur convaincu de la richesse des hybrides génétiques, le propriétaire finaud s’entiche du gamin qui naîtra de ces amours métisses. Comme si un autre roman pouvait débuter, une autre course aux enjeux calés sur une mémoire génétique nouvelle.

Ne pas s’arrêter à un pedigree

Entre-temps, C. E. Morgan aura pris soin de déployer l’arbre familial d’Allmon, sa mère spoliée par le racisme et la misère, sa revanche prise sur les iniquités de la société américaine, ses désillusions aussi qui le rattrapent. Là encore, cette narratrice sort du cadre avec la puissance impulsive des champions qui émergent des cages grillagées des champs de course. Mais la styliste ne semble pouvoir s’arrêter à une saga raciale, au pedigree d’une seule dynastie, même exemplaire de la mentalité de l’Amérique profonde. Pas plus qu’après des pages charriant de lourdes horreurs infligées aux esclaves noirs par des patrons à la bestialité cruelle, elle ne peut se complaire dans le récit œdipien des méfaits ourdis par les bourgeois blancs. «Le sport des rois» refuse les certitudes univoques et parie beaucoup plus haut.

Ainsi, alors que l’anecdotique pourrait ravir cette histoire des Forde, tant la famille regorge de tempérament, «Le sport des rois» prend le large. La narration débridée invoque des forces créatrices immémoriales, relevant de la naissance des aurores boréales et des mystères cosmiques. Sans théorie fumeuse, la styliste rappelant la philosophe à l’ordre avec une régularité métronomique.

Pariant sur son lecteur, celui-là même à qui le livre est dédié, la romancière convie les parieurs roublards du PMU, les experts scientifiques férus de la théorie de l’évolution selon Charles Darwin, les midinettes au cœur d’artichaut comme les bêtes de sexe. Rien ne semble résister à son regard aiguisé, ni les turpitudes des âmes, ni les corps baisés. C. E. Morgan examine les peaux, soupèse les spécimens, se résout avec la froideur clinique de la vétérinaire du haras à admettre devant une pouliche parfaite: «En réalité, les chevaux sont le résultat d’une faille dans l’évolution.» Son jouissif paradoxe, c’est de cultiver ces riches béances du puzzle infini de multiples éternités.

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