Le chaînon manquant de Blake et Mortimer

Bande dessinéeDense et mis en images par de nouveaux dessinateurs, le nouvel album du célèbre duo débute là où la première histoire de la série s’achevait, il y a près de 70 ans. Explications.

Comme un air de déjà vu: dans un format plus panoramique et un style ligne claire, les dessinateurs Peter van Dongen et Teun Berserik ont reproduit presque à l’identique la dernière case mythique du «Secret de l’espadon».

Comme un air de déjà vu: dans un format plus panoramique et un style ligne claire, les dessinateurs Peter van Dongen et Teun Berserik ont reproduit presque à l’identique la dernière case mythique du «Secret de l’espadon». Image: ED. BLAKE ET MORTIMER

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By Jove! En compagnie de Blake et Mortimer, l’action de «La vallée des immortels», nouvel album du célèbre duo, débute à l’instant même où se termine «Le secret de l’Espadon», leur toute première histoire. Nouveaux venus sur la série, les dessinateurs néerlandais Peter van Dongen et Teun Berserik dupliquent, à près de septante ans d’intervalle, une case célèbre d’Edgar P. Jacobs, le créateur de la série. Clin d’œil assumé avec maestria au cours du premier volet d’un diptyque situé à Hongkong, paru vendredi.

Grande aventure, exotisme, coups de théâtre: rien ne manque dans cette histoire qui voit Mortimer aux prises avec une découverte archéologique suscitant bien des convoitises. Engins futuristes et dialogues à rallonge font bon ménage avec le machiavélique Olrik, décidé à assouvir une inextinguible soif de vengeance. Au téléphone, le scénariste belge Yves Sente évoque cet opus dense à souhait, dont la conclusion est agendée à novembre 2019.

«La vallée des immortels» se situe chronologiquement juste après le mythique «Secret de l’Espadon». Un album qui vous a particulièrement marqué?
Bien sûr. C’est le début de l’œuvre de Jacobs. Un album fondateur à bien des points de vue. On y découvre les personnalités de Blake et Mortimer, leurs métiers, leurs capacités. Des personnages secondaires importants, comme Olrik ou Nasir, apparaissent. En tant que lecteur, j’ai toujours été intrigué par le flou existant entre cette première histoire et la suivante, «Le mystère de la grande pyramide». Olrik revient alors qu’il est supposé être mort. Nasir a troqué le statut de militaire pour celui de domestique. J’avais l’impression qu’il y avait comme un chaînon manquant entre ces deux récits. Par jeu autant que par défi, j’ai eu envie d’expliquer ce qui s’était passé.

Cette histoire se déroule à Hongkong. L’ancienne colonie britannique n’avait encore jamais accueilli Blake et Mortimer. Un cadre idéal?
La suggestion est venue de l’éditeur. Je comprends que les lecteurs attendent un peu d’exotisme et un décor inédit. Cette série est particulière, dans le sens où les deux héros exercent des métiers a priori complètement différents. Il faut que chacun ait un rôle logique à jouer. Géostratégique pour Blake, scientifique ou archéologique pour Mortimer. En me documentant sur Hongkong, j’ai découvert non seulement l’histoire du premier empereur de Chine, mais aussi matière à faire évoluer les personnages de manière crédible. Les communistes chinois menaçant la colonie en 1949, Mortimer travaille sur un nouvel engin capable de défendre Hongkong. Parallèlement, il mène sur place une quête archéologique. De son côté, le capitaine Blake apparaît plausible en défenseur de l’Empire britannique.

L’intrigue se révèle dense. Impossible de la mener à bien en un seul tome?
C’est le récit qui décide. C’était déjà le cas du temps de Jacobs avec des albums comme «Le secret de l’Espadon» ou «Le mystère de la grande pyramide».

Comment expliquer que seule la première partie de l’œuvre de Jacobs trouve grâce aux yeux des repreneurs?
C’est le cœur de l’œuvre. Jacobs était assez lent, il peaufinait son travail. Il a commencé la bande dessinée très tard, à plus de 45 ans. Auparavant, il se destinait à être chanteur d’opéra. Ses derniers récits se situent à la fin des années 60, début 70. Les images que nous renvoient ces albums-là paraissaient un peu trop modernes à l’éditeur, ainsi qu’à Jean Van Hamme, qui a été le premier scénariste à travailler sur la suite de la série, avec «L’affaire Francis Blake». Ce sont eux qui ont décidé de situer Blake et Mortimer dans les années 50. Globalement, tous les repreneurs ont été d’accord avec ça. Je me souviens d’avoir entendu Juillard dire: «Si l’on me proposait de faire un Blake et Mortimer circulant en Twingo, cela ne m’intéresserait pas du tout.»

Tous vos scénarios de Blake et Mortimer ont été mis en images par André Juillard. Ce nouvel album amorce une collaboration inédite…
André Juillard a tout à fait envie de continuer Blake et Mortimer, mais il a décidé de prendre deux ans pour mener à bien d’autres projets, parmi lesquels l’excellent «Double 7», paru récemment. J’ai déjà un synopsis pour un prochain album avec lui (ndlr: qui devrait tourner autour du mythe du roi Arthur). Concernant «La vallée des immortels», c’est l’éditeur qui est allé chercher Peter van Dongen et Teun Berserik. Ces deux dessinateurs néerlandais manient très bien une ligne claire très épurée, comme celle qu’Hergé imposait à son équipe dans le journal «Tintin», au début des années 50. Un dessin très proche de celui de Jacobs dans «Le mystère de la grande pyramide»… mon album favori dans la série.

Peter van Dongen et Teun Berserik dessinent en tandem. Qui fait quoi?
Ils se partagent les planches. Chacun choisit les pages qu’il veut réaliser, en fonction de ses affinités. Berserik se sent plus à l’aise dans des scènes avec des avions, des engins. Il a un petit côté architecte dans l’âme. Alors que van Dongen préfère les passages avec des gens ou des rues. Au stade du crayonné, on peut encore percevoir une petite différence de style. Mais une fois leurs dessins encrés et mis en couleur, une uniformité s’impose. Même moi je ne suis plus capable aujourd’hui de discerner leurs apports respectifs.

Votre trio va-t-il perdurer?
J’espère. On a déjà des projets ensemble. Auparavant, Peter et Teun vont dessiner un autre scénario de Jean Van Hamme, qui est prêt. Le grand public ne s’intéresse pas trop aux auteurs dans cette série. En revanche, il est très exigeant sur la qualité. Il faut que la documentation soit impeccable et que la logique du récit ainsi que le caractère des personnages soient respectés.

Plusieurs équipes travaillent sur Blake et Mortimer. Comment garantir la cohérence entre les différents albums?
Chaque scénariste joue le rôle de superviseur. L’éditeur nous laisse très libres sur le plan créatif. Mais il existe une règle tacite: il faut avoir lu dans le détail tous les autres récits et faire en sorte que le vôtre soit cohérent. On peut rajouter de nouveaux éclairages et de nouveaux personnages, mais rien ne doit entrer en contradiction avec ce qui a été imaginé auparavant, que ce soit sur un plan chronologique, psychologique ou sur celui de la logique générale. Le but restant de nourrir l’œuvre de Jacobs. À son époque, on passait d’un épisode au suivant sans se soucier des précédents. Il existe des trous entre ses différentes histoires. Quand j’imagine un nouveau récit, j’essaie de corriger ces petits manques. C’est un jeu que je partage avec les lecteurs. Souvent, en dédicace, on me demande: «Est-ce que vous avez pensé à ceci ou à cela?» Parfois, cela débouche sur de bonnes idées…

Blake et Mortimer: «La vallée des immortels», Yves Sente, Peter van Dongen et Teun Berserik, d’après Edgar P. Jacobs. Éd. Blake et Mortimer, 56 p. (24 heures)

Créé: 02.12.2018, 14h15

(Image: ED. BLAKE ET MORTIMER)

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