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Dans ses chasses à l’homme, Yannick Haenel ruse avec Dieu

Le romancier séduit les jurys des Goncourt, Médicis et Renaudot avec «Tiens ferme ta couronne».

Dans Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel avance à peine déguisé sous son alter ego, Jean Deichel. D’Introduction à la mort française en Renards pâles et autre Cercle, le romancier a déjà convié cet écrivain à la fois brillant et pathétique. «C’est mon narrateur, nous avons vieilli ensemble depuis une vingtaine d’années. Témoin des dévastations du monde, il marche à sa lisière, sans famille. Sur le point d’être expulsé de son logement, il m’apparaît comme le symbole de l’expropriation contemporaine, tous ces désirs arrachés à une société qui formate. Un antihéros, le dernier poète.» A l’évidence, son double de chair ne dédaignerait pas voir son existence tenir dans deux valises prêtes à être oubliées sur un quai de gare. Lui se serait fait la malle depuis longtemps. A tout juste 50 ans, le Parisien se dépouille des oripeaux du dandysme intello. Il ne faut pas se fier à l’injection proustienne d’un titre qui pose en prise de tête mais secoue surtout les icônes. «D’ailleurs, j’ai appris ensuite que Proust avait emprunté cette formule à Saint-Jean», précise l’auteur. Le savoir, ici, se recycle à l’infini, prétexte à embardées liturgiques. Il suffit d’en organiser les hasards et coïncidences.

Ainsi, avec la superbe du loser, le héros passe ses nuits à décrypter la baleine de Melville et ses jours à visionner les films de Cimino. Ou peut-être l’inverse. Dans une fusion inespérée, Jean cherche à fourguer The Great Melville, un scénario de 700 pages, à l’idole hollywoodienne déchue. Rock et baroque, le personnage se corse par son mode de vie. Pour financer ses obsessions, il s’est improvisé «dog-sitter» du dalmatien Sabbat. Les plantes vertes de son propriétaire ont défunté depuis longtemps. Apocalypse Now et les Walkyries de Coppola trottent dans ses pensées.

Une batterie de scènes peuple mes fantasmes sans que je doive revoir les films. Quant à Cimino… son destin fou m’a sonné

«Comme l’énonce Flaubert, les phrases sont des aventures. J’ai intégré la littérature, mais le septième art me semble la grande mythologie du XXe siècle. Sans avoir perdu la foi, je suis désormais cinéphile non pratiquant.» Comme Jean Deichel, Yannick Haenel préfère se faire son cinéma. «Une batterie de scènes peuple mes fantasmes sans que je doive revoir les films. Quant à Cimino… son destin fou m’a sonné, de la gloire de cinq oscars à sa chute grandiose.» Aux portes de ce paradis, Isabelle Huppert approuverait, qui apparaît dans le livre en muse destroy, engloutissant crûment du steak tartare à l’heure où les bonnes gens se bercent dans un cocon. Dans Tiens ferme ta couronne, la réalité étrangle la fiction, provoquant des haut-le-cœur qui vomissent la banalité avec une élégance classieuse.

D’où une farandole de noms connus qui tombent au coin des phrases pour les détourner vers d’autres territoires. «La nomination sauve de la mort, prononcer les noms de Kafka ou d’autres figures mythiques, c’est les rendre vivants. Je suis obsédé par la circulation patronymique, ce vaste récit invisible de la vie. Mon rêve serait d’aboutir à un poème de noms.» Le résultat pécherait sans doute par sécheresse encyclopédique, voire par la vacuité d’un Bottin mondain. «Ah! Mais il ne faudrait pas oublier la séduction, la ruse à ourdir un roman. La joie du récit vient du fait de tirer les fils. Ainsi, en relisant Moby Dick, je me suis arrêté sur une description du cachalot, elle parlait de «l’intérieur mystiquement alvéolé de sa tête». L’expression m’a donné le fou rire. Puis j’ai pensé à Jean Deichel que j’avais réveillé une fois de plus, à ce qui lui arriverait si je le dotais d’un pareil attribut.»

Et de fait, avec sa tronche en alvéoles, le narrateur peut sauter de flaques tragicomiques en marais philosophiques, glissant sur des aphorismes plus souvent brillants que pédants. «Tout un substrat mystique qui fait décoller ses aventures ridicules ou spirituelles», s’amuse l’auteur. La toile de fond, puisqu’un sacré cinéma fermente ici, s’unifie par diverses chasses à l’homme. Dans Voyage au bout de l’enfer, le classique de Cimino, Robert De Niro ajuste un daim mais ne le tire pas. Plus loin, Jean Deichel s’enivre avec des Artémis et autre Diane. Une forêt de références fonde un humus mortifère où galopent proies et traqueurs. Jusqu’à dégainer «Haenel», marque d’une carabine. Le cor de Saint-Hubert peut sonner l’hallali, les trompettes de la gloire aussi se font entendre. Yannick Haenel tient ferme sa couronne de dilettante magnifique.

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