«Ces conteurs parlent de muse pure, pas d’exil fiscal»

LivreBéatrice Peyrani et Ann Bandle ont relu avec une verve de groupies dix génies en exil touristique au bord du Léman, qui rayonnèrent sur le monde.

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Ébouriffées d’élégance érudite et de chic classieux, la Française Béatrice Peyrani et son amie Ann Bandle pourraient sortir du salon de Mme Germaine de Staël quand, au XIXe siècle, cette bourgeoise lettrée attirait au miel de son bel esprit les écrivains en délicatesse avec les puissants. «Ils ont changé le monde sur le Léman», qui compile dix de ces plus fameux exilés, ne révolutionne sans doute pas l’histoire. «C’est un livre né sur un coin de table, au hasard de nos conversations, quand je me suis aperçue qu’avec une manie très française, j’avais tendance à me réapproprier ces auteurs, avoue Béatrice Peyrani. Or, c’est parce qu’ils ont trouvé ici une tolérance moins carrée qu’en France, une souplesse qui convenait à leur mental d’entrepreneur, de gentleman-farmer, etc., que ces artistes ont pu s’épanouir. De quoi rectifier quelques a priori.»

Si le propos pourrait sembler rabâché de ce côté du lac, le duo réussit à lustrer ces légendes avec une patte canaille bienvenue. Pour tout dire, les aventures de Voltaire, de Rousseau et autre Byron sur le bord du Léman se dévorent comme un roman. «Nous voulions rompre avec ce cliché d’une Suisse réduite à des comptes en banque. Ces conteurs parlent d’une muse pure, pas de paradis fiscal», lance Béatrice Peyrani avec une volubilité toute parisienne.

À l’image de leur duo sur papier, son binôme Ann Bandle complète en contrepoints, fine et précise. «Il y a eu un passionnant travail de mise en scène de ces légendes, comme un puzzle à réassembler. Ainsi nous avons tenu à parcourir toutes les archives des journaux britanniques au sujet de Lord Byron, un personnage qui, aujourd’hui encore, suscite rumeurs et polémiques.»

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Ni historiennes ni sociologues, les auteures ont enquêté avec une ferveur d’autodidactes inspirées. «J’ai des ados à la maison, sourit Béatrice Peyrani, journaliste de formation, nous voulions des textes qui soignent le suspense, qui parlent sans pompe académique et donnent envie.» Sur le terrain elle aussi, sa collègue précise en douceur: «Tout ce que nous racontons est vrai et vérifié, mais nous montrons ces artistes en chair et en os, en pleine prise avec les émotions qu’ils nous donnent.» Et de partager le choc des belles violences que lui a valu la relecture des «Mémoires d’outre-tombe», de Chateaubriand, ou des textes originaux de la correspondance de Voltaire.

S’il devient difficile de trouver des faits inédits dans ce registre, les chercheuses ont néanmoins mis au jour des épisodes qui dépassent l’anecdote. Ainsi de cette amitié durable que noua Stendhal avec son ami suisse, peintre, graveur et coloriste de talent. «Inséparables, ils travaillaient ensemble, cohabitaient durant leurs voyages, amis fidèles jusqu’à Rome. Au point même que la paternité des écrits de l’un et de l’autre fut parfois difficile à établir et changea au cours du temps.»

À d’autres occasions, leur sujet devient un guide impromptu, quitte à se disperser. «Alexandre Dumas par exemple, se souvient Béatrice Peyrani, nous a entraînées jusqu’à Martigny avec ses histoires de steak d’ours. Comment se priver d’une telle anecdote!» D’autres cas deviennent même illustratifs de ce foisonnement nomade, comme Victor Hugo. «Son cas est intéressant à plus d’un titre. Déjà parce qu’éternel exilé, il était interdit de voyage mais réussit à venir à cinq reprises en Suisse. Surtout parce qu’il cristallise toute la gamme des motivations rencontrées, qu’il s’agisse de se consoler d’histoires d’amour ou de monter des tribunes politiques, voire de régler des problèmes de santé.»

Sans crainte de se laisser aller à des impulsions de «pipelette» curieuse de tout et de rien, l’ouvrage trouve une structure romanesque singulière. Très vite frappe cette sensation étrange que les rives tranquilles du Léman ont surtout captivé des êtres exaltés par la passion, des flambeurs presque cramés de désir qui retrouvent la sagesse face au panorama à la sérénité grandiose. Un paradoxe? «La plupart de ces écrivains, note Ann Bandle, viennent sur le Léman parce que leur courage, leur idéalisme dans leurs écrits, leur vaut d’être pourchassés. Mais au-delà de ce refuge, je tiens à souligner que souvent, le cadre les sort de la déprime. Voyez ce gros balourd de Stendhal qui arrive à Genève à bout de souffle, et va se révéler soudain en inattendu candidat à la course au bonheur!»

L’engouement pour cette cure lémanique se matérialise avec force de 1840 à 1850. Durant cette décennie, pas moins d’une cinquantaine de livres sont publiés chaque année sur la Suisse. «En français, en allemand, etc.! Il s’agit souvent de guides pratiques qui détaillent les équipements nécessaires, des bagages aux hébergements, etc.»

D’une manière arbitraire, les auteures se sont limitées dans le temps, de 1754 à 1914. «Nous partons de la bagarre entre Rousseau et Voltaire, acte fondateur au fond du Siècle des Lumières, et rompons avec Romain Rolland à la Première Guerre mondiale. Et que des écrivains pour ce volume.» Parmi ce bel équipage, une seule femme, l’inévitable Germaine de Staël. «Vous savez, si elle possédait une notoriété et un pouvoir d’attraction extraordinaire à l’époque, cette étonnante femme de lettres n’est entrée à la Pléiade qu’il y a deux ans...»


1. Mme de Staël, exaltée de Coppet

Ah, Germaine!
«Trop imprévisible, trop insoumise, trop dangereuse», soupire Ann Bandle, présidente du Cercle des Amis du Château de Coppet, face au destin de Mme de Staël, sa glorieuse hôtesse. Au crépuscule des Lumières, cette papesse des lettres incontestée aura fait palpiter bien des esprits en son salon, quelques cœurs aussi dans la chamade des sentiments. Car les hommes fondent dans son regard comme le sucre dans un thé noir brûlant.

Tourbillon passionné
La bourgeoise anticonformiste attire les tempéraments encore plus exaltés que le sien. Voir Benjamin Constant: «Mme de Staël est un être à part, supérieur, tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle.» Le jeune homme qu’elle séduit en 1794 devient confident, âme sœur et compagnon de ses combats politiques. Pourtant, l’indélicat finira par aller se marier ailleurs, après qu’ils aient conçu une fille, Albertine. Mais Germaine s’en remettra. Ainsi, dans son testament, ses amis apprennent que cette éternelle amoureuse avait convolé avec Albert de Rocca et régularisé l’acte de naissance de leur fils Louis-Alphonse.

Écrivaine aussi
Dans le cortège de louanges qui célèbrent son art exquis de la conversation, il serait aisé d’oublier que l’hôtesse rassembleuse, la généreuse protectrice des hors-la-loi, l’inspiratrice des autres, a aussi œuvré en littérature. Là encore, Mme de Staël a fait des étincelles. Ainsi, à la lecture de «Delphine», Napoléon manque de s’étrangler de fureur. «Une œuvre dangereuse, immorale, écrite avec beaucoup de talent, je ne peux souffrir cette femme.» Reconnaissons au moins au Premier consul une sagacité certaine: femme et talentueuse, le cocktail ne pouvait qu’exploser à la figure des médiocres, du moins, inquiéter les autres.


2. Gustave Flaubert, le ronchonneur solitaire

Hauts et bas
Après le mariage de la cadette Caroline, toute la famille Flaubert part en voyage de noces, coutume qui s’est perdue. C’est aussi une manière de remplir le Grand Tour, périple initiatique que les jeunes gens de bonne famille se doivent d’accomplir. Gustave rechigne souvent, sauf peut-être en Italie. La Suisse qu’il découvre en 1845, le déçoit d’abord, «il n’y a pas d’ours ni de loups, le pays est trop pauvre». Puis Chillon, grâce au fantôme de Byron qui hante les couloirs du château, le transporte. Bien vite, Lausanne, avec le «caractère lourd, bon épicier et platement intelligent de ses habitants», douche son élan.

Misanthrope insulaire
C’est sur l’île Rousseau, face à la statue du grand homme, que le grincheux retrouve le moral: «Ce vieux Rousseau se tenait immobile sur son piédestal...» Une fanfare ronfle sur la rive, Gustave Flaubert savoure la mélancolie fracassante.

Génie des Alpes
Sa morosité chronique en devient presque comique. «Les Alpes sont en disproportion avec notre individu. C’est trop grand pour nous être utile.(...) Et puis mes compagnons, ces messieurs les étrangers qui habitent l’hôtel! Tous Allemands ou Anglais, munis de bâtons et de lorgnettes. Hier, j’ai été tenté d’embrasser trois veaux que j’ai rencontrés dans un herbage, par humanité et besoin d’expansion.»

Verdict «Pour se plaire en Suisse, il faut être géologue ou botaniste, ou amoureux. De ces métiers, c’est encore le dernier dont je serais le plus capable. Mais avec qui la partager, la lune?»


3. Dumas, l’ours blagueur

Dispersion pittoresque
Béatrice Peyrani et Ann Bandle l’admettent: engager Alexandre Dumas comme guide touristique, c'est s’exposer à emprunter des chemins buissonniers. Dès 1832, indiquent-elles, «le futur père des «Trois mousquetaires» trouve dans un périple de deux mois, de Paris au lac Majeur, «la substantifique moelle d’un récit fantaisiste dont il sera difficile de démêler le vrai du faux». Ne manquez pas le rancard irrésistible dans une auberge de Martigny où se déguste le bifteck d’ours! L’homme s’y consolera de n’avoir peut-être qu’inventé lors d’un «rêve d’excursion» à la cascade de la Pissevache en Valais, «l’eau vivante d’un fleuve de lait».

Chères impressions
Le Léman l’inspire, «c’est la mer de Naples, c’est son ciel bleu, ce sont ses eaux bleues, et puis encore, les montagnes sombres qui semblent superposées les unes aux autres comme les marches d’un escalier du ciel. Puis, derrière tout cela, apparaît le front neigeux du Mont-Blanc, géant curieux qui regarde le lac… » Moins poétique, son constat sur Genève: «Parmi toutes les capitales de la Suisse, Genève représente l’aristocratie de l’argent, c’est la ville du luxe, des chaînes d’or, des montres, des voitures et des chevaux. Ses 3'000 ouvriers alimentent l’Europe entière de bijoux.»

Feuilleton
Dès 1833, ses «Impressions de voyage en Suisse» sont publiées dans la «Revue des Deux Mondes» avec un succès tel que les journalistes parisiens entreprennent de vérifier sur le terrain la véracité des observations de l’auteur. Patatras, Dumas, à son habitude, a souvent enjolivé. N’empêche que ses descriptions picaresques ont lancé la mode. cle

Créé: 15.02.2020, 15h00

Mais encore...

4. Voltaire, et pas seulement à Ferney

Jardin secret
«Il n’y a point de plus bel aspect dans le monde que celui de ma maison de Lausanne. Figurez-vous (...) une terrasse qui domine sur cent jardins, ce même lac qui présente un vaste miroir au bout de ces jardins, les campagnes de la Savoie (...) jusqu’au ciel en amphithéâtre» écrit Voltaire en 1757, dans son domaine du Grand-Montriond, et plus enthousiaste encore, d’y voir la fusion de «simplicité, philosophie et amitié».

Rivalité éternelle
Cet épisode vaudois, étalé sur trois hivers mais plus discret que les ambitions architecturales du philosophe des Lumières au château de Ferney notamment, reflète aussi la rivalité entretenue à l’autre bout du lac avec Jean-Jacques Rousseau. Arbitre amusé, Voltaire joue son théâtre à Mon-Repos, dans des scénographies bouillonnantes dignes des capitales, suivies de mondanités gastronomiques qui réunissent les «people», le Dr Samuel Tissot ou l’historien Edward Gibbon. «Tout est français à Lausanne.» Les Genevois s’enchanteront de l’apprendre, même si le provocateur érudit leur a réservé une fréquentation intense, pensant même «mourir de plaisir» sous leurs ovations.

Repères bibliographiques
Dans sa propriété des Délices, aux portes de Genève, dès 1755, actuel Institut et Musée Voltaire, au château de Tournay, une masure piteuse qui lui vaut le titre de seigneur et comte, ou au château de Ferney, acquis en 1758, cédé en 1778 et restauré par l’Etat français en 2018, l’essayiste a beaucoup écrit en Suisse. Au hasard, «Candide ou l’Optimiste», «Lettres sur la Nouvelle Héloïse» et autre «Philosophe ignorant». C’est aussi à Ferney que Voltaire reçoit l’intelligentsia venue de l’Europe entière tout en s’adonnant aux plaisirs du jardinage et en humant ses roses. cle


5. Victor Hugo, l’insurgé de Lausanne

Déclaration d’amour
«La Providence a fait les montagnes, Guillaume Tell a fait les Suisses», dit Victor Hugo, admiratif. Lui qui n’a guère l’âme voyageuse, va trouver sur les rives du Léman un idéal de vie pacifique en accord avec ses principes. C’est la douceur qui l’apaise, loin de ses belliqueux compatriotes.

Humeurs urbaines Vevey?
«Jolie petite ville, blanche, propre, anglaise», écrit Victor Hugo. Lausanne? «Toutes ces délicieuses fontaines ont été remplacées par d’affreux cippes (c’est-à-dire des stèles) en granit, bêtes et laids». Genève? «La ville a beaucoup perdu et croit, hélas!, avoir gagné. La rue des Dômes est remplacée par un quai blanc, orné d’une ribambelle de grandes casernes blanches que ces bons Genevois prennent pour des palais.»

Repères
Au cours de cinq voyages, familial, romantique, thérapeutique, etc., une journée scelle le destin de Victor Hugo. Arrivé de Bruxelles à Lausanne après 30 heures de train, le 14 septembre 1869, l’écrivain mobilise le Congrès de la paix qui rêve de fédérer les États-Unis d’Europe. Vêtu de noir, le vieil homme voit ses compatriotes l’applaudir à tout rompre, lui qui n’a plus revu sa patrie depuis 1951. Et de plaider: «Plus d’armée, plus de rois. Nous voulons que le peuple vive, laboure, achète, vende, travaille, parle, aime, pense librement. Qu’il y ait des écoles faisant des citoyens, qu’il n’y ait plus de princes faisant des mitrailleuses.» Quelques mois après ce vibrant discours, en juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse.

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