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Le corps dominé, arme de la colonisation

Un ouvrage monumental montre comment l’appropriation des corps et du sexe a été au cœur de la colonisation. Et comment ces imaginaires de domination perdurent aujourd’hui.

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À peine sorti, le livre fait déjà débat. Fallait-il montrer ces illustrations de femmes non-blanches, humiliées, agressées? Fallait-il reproduire en images et sans aucun filtre, même pour la dénoncer, la violence coloniale? «Sexe, Race & Colonies», fruit du travail d’une centaine d’historiens, anthropologues, politologues, est à la fois un livre bouleversant, violent, dérangeant.

Sous la direction notamment de Nicolas Bancel, historien et professeur à l’Université de Lausanne, auteur de plusieurs ouvrages sur le fait colonial, le livre, monumental (544 pages), retrace la manière dont les Occidentaux se sont approprié les corps et le sexe des populations des colonies pour asseoir leur domination. Il s’appuie sur la publication de 1200 illustrations, peintures, dessins, photographies, objets qui, de par leur somme même – et leur caractère vertigineux dans l’abjection –, démontrent l’implacable systématique mise en place durant six siècles et sur tous les continents pour esclavagiser, exploiter, humilier. La maîtrise du corps des femmes, en particulier, a été au cœur de cette stratégie de conquête.

L’une des forces de l’ouvrage c’est qu’il nous éclaire sur les fondements d’un imaginaire de domination raciale et sexuelle qui aujourd’hui encore sert de référentiel de représentation de «l’Autre» pour justifier des dynamiques d’exclusion et d’exploitation. Entre autres phénomènes contemporains, le tourisme sexuel ou la migration prostitutionnelle reposent encore sur ce référentiel qui est à déconstruire.

Un «Autre» à déshumaniser

Au plus proche de nous, les photos des XIXe et XXe siècles, crues, montrent cet ordre sexuel sous toutes ses formes: des hommes blancs posant avec des femmes, en Afrique, en Asie comme en Polynésie, les mains serrant leurs seins nus; des médecins s’appliquant à mesurer et à catégoriser l’anatomie des indigènes pour mieux les différencier de la «race supérieure»; des unes de magazine qui vendent les récits d’aventures amoureuses exotiques. C’est sur cette dualité entre fascination et répulsion que se construit la colonisation des corps: les terres conquises servent de gigantesque lupanar aux Occidentaux, des fantasmes sans limites sont projetés sur les populations colonisées, mais pour ce faire, il faut placer ces femmes et ces hommes dans une catégorie à part, en dehors du champ licite des normes. Les maintenir à tout prix dans leur statut d’«Autres», les déshumaniser. En miroir, cet ordre sexuel enferme la femme blanche dans un rôle d’épouse chaste, réduite à une sexualité purement reproductive.

Dans une approche chronologique, les auteurs montrent comment dès le XVe siècle, les colonisateurs ont d’abord été fascinés par les corps «exotiques», tout en établissant, notamment au travers des préjugés religieux, des hiérarchies sociales, formant le premier substrat du racisme. Mais, expliquent les auteurs, la généralisation de l’esclavage, la montée en puissance des empires coloniaux et l’émergence du racisme scientifique vont progressivement effacer ce temps de la sidération au bénéfice de représentations de plus en plus dévalorisantes. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, le temps est à la légitimation de l’altérité raciale, idéologie entretenue par des recherches pseudoscientifiques, et visant à empêcher le métissage.

La frontière entre l’Ailleurs et les métropoles sont ainsi clairement posées, mais c’est pour mieux érotiser encore les populations colonisées. Au XIXe siècle, l’apparition de la photographie et de la presse à grand tirage, puis les grandes expositions universelles, dopent l’exhibition des corps exotiques, corps objets, univers stéréotypés, exploitables àsouhait. Jusque dans l’industrie de la carte postale porno-coloniale, que l’on expédie sans scrupule depuis les colonies. Dès les années 1920, la violence sexuelle atteint son comble lorsque, dans les colonies, montent les mouvements de contestation et d’aspiration à la liberté. Viols, lynchage, émasculation sont autant de méthodes pour punir ceux qui veulent se débarrasser de leur oppresseur.

On saisit dans un effroi, au bout de cette somme d’illustrations, et des textes fort documentés, la puissance de l’ouvrage. Ses auteurs avouent que la question de la publication des images a suscité de longs débats. Un collectif, Cases Rebelles, a d’ailleurs dénoncé «une mise en lumière voyeuriste du crime, sans pensée pour les victimes» qui n’était «en aucun cas nécessaire à la production de la vérité». Pour les auteurs de l’ouvrage, il fallait montrer ces images «car il est impossible de déconstruire ce qui a été si minutieusement, si massivement fabriqué pendant près de six siècles, sans montrer «les objets du délit».»

«Sexe, Race & Colonies - La domination des corps du XVe siècle à nos jours» Sous la direction de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud, Dominic Thomas (544p., éd. La Découverte)

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