Le Sahara, un désert au carrefour de tous les trafics

PhotographieDepuis 2008, le photographe lausannois Philippe Dudouit sillonne le désert africain. Son livre, «The Dynamics of Dust», en témoigne. Rencontre.

Dans le désert, le pick-up Toyota Hilux se pose en star des véhicules, aussi bien utilisé par des groupes armés que des particuliers ou des passeurs de migrants qui y entassent plus de 20 personnes.

Dans le désert, le pick-up Toyota Hilux se pose en star des véhicules, aussi bien utilisé par des groupes armés que des particuliers ou des passeurs de migrants qui y entassent plus de 20 personnes. Image: Philippe Dudouit

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Ces douze dernières années, Philippe Dudouit a dû beaucoup se battre. Non pas contre les groupes armés qu’il a croisés lors de ses raids sahariens, mais tout bonnement contre les préconceptions attachées à une région inséparable d’une imagerie rebattue. «Sur le Sahara, il y a des clichés inscrits dans l’imaginaire collectif: la vision d’un paradis touristique fait de Touaregs et de thé pris au soleil couchant ou alors celle du Paris-Dakar. Il était difficile de convaincre les rédacteurs photo qui me disaient: «Pfff… encore des chameaux!»

Un milicien toubou dans le désert au sud de la Libye, en 2018 (photo: Philippe Dudouit)

La persévérance du Lausannois, qui a ses bureaux près de la rue Saint-Martin, a fini par payer. Grâce au soutien de fondations d’art et de la presse internationale – des magazines comme «Time» mais aussi, plus localement, le défunt «L’Hebdo» –, le photographe a pu poursuivre ce projet de longue haleine. Non sans avoir été récompensé, en 2009 déjà, par un prix World Press Photo pour son travail sur les rébellions touareg au Mali et au Niger. L’année précédente, il décrochait le premier prix pour son reportage sur les combattants du PKK au nord de l’Irak.

Une région oubliée

«Chapitre après chapitre», Philippe Dudouit a ainsi pu constituer un corpus très varié qui donne désormais à voir, dans un livre publié par les Éditions Patrick Frey, cette région de 9 millions de kilomètres carrés presque invisible dans les médias alors qu’elle vit des bouleversements aussi importants que récents. «Quand je suis arrivé en 2008, tous ceux que j’ai croisés pendant mon voyage m’ont annoncé des changements radicaux: plus de terroristes, plus de trafics et l’abandon progressif de l’implication des États. On en voyait les premiers signes.»

Un combattant du MNJ au nord du Niger, en 2008 (photo: Philippe Dudouit)

Les années qui suivent donneront raison à ses interlocuteurs. Dès 2010, une zone rouge est interdite aux voyageurs et, en 2011, la chute de Kadhafi en Libye entraîne la dispersion d’armes, de groupuscules, et l’ouverture de nouvelles voies dans un désert qui sert aussi de plateforme de transit pour la migration du Sud au Nord. Les djihadistes salafistes d’AQMI et du MUJAO ne vont pas tarder à s’imposer dans le nord du Mali, troubles qui provoqueront l’intervention militaire française en 2013.

Trois voyages par an

Mais Philippe Dudouit ne lâche pas la piste et retourne inlassablement, à raison de trois voyages par an, dans cet immense carrefour de sable, qui relie la Mauritanie au Tchad, l’Algérie au Burkina Faso. «En fonction des conditions du terrain, je partais de trois jours à deux mois, toujours avec des guides, mais jamais armé.» Nouant au fil du temps de solides amitiés qui lui permettent de rejoindre les zones les plus difficilement accessibles, il s’infiltre dans ce réseau Sahara qui ne peut se laisser réduire à la somme des conflits portés par des rebelles ou des terroristes.

Ne comptez pas sur le photographe de 42 ans pour donner un cours de géopolitique. «Cela prendrait quatre jours tant la situation est compliquée – il est difficile de réunir tout le monde sous la tente! Par exemple, en ce moment, la plupart des mouvements de rébellion sont en cours d’intégration… La région est un melting-pot où se croise tout le monde, des troupes gouvernementales aux trafiquants. Il y a ceux qui défendent une cause et ceux qui profitent de la situation.» Deux perspectives complémentaires traversent son livre, «The Dynamics of Dust». Les portraits indiquent bien la diversité des populations sillonnant cette gigantesque interface pour nations qui y perdent leurs frontières. Des plans larges ou des paysages traduisent un territoire défini par les déplacements qui s’y déroulent, par ses coutumes ou ses vestiges qui rappellent son histoire, mais où la Toyota Land Cruiser est reine.

Un jeune réfugié de la communauté arabe de Tombouctou en Mauritanie, en 2012 (photo: Philippe Dudouit)

Avec persévérance et minutie, Philippe Dudouit a «rempli les cases», comme il le dit lui-même, pour rendre compte de tous les aspects d’un univers de combattants nomades qu’il a bien pris garde de ne pas caricaturer, montrant comment certains de ces «entrepreneurs indépendants» ne se cantonnent pas au rôle de mercenaires ou de trafiquants de migrants sans foi ni loi. Pudique, le Lausannois ne veut pas s’épancher sur le prix de la peur qu’il a fallu payer pour parcourir ces contrées, car «ça n’aide pas à comprendre la situation», mais, à lire les pages de témoignages que son éditeur lui a arrachées, on devine que la chaleur du désert ne lui a pas épargné les sueurs froides.

Créé: 18.02.2020, 06h40

Livre



«The Dynamics of Dust»

Philippe Dudouit

Éd. Patrick Frey, 196 p.

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