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Deon Meyer a bouffé du lion

Le maître du thriller passe à la S. F. dystopique. En route pour l’Apocalypse.

Tout juste sexagénaire, Deon Meyer a bossé cinq ans sur «L’année du lion», vision postapocalyptique du monde.
Tout juste sexagénaire, Deon Meyer a bossé cinq ans sur «L’année du lion», vision postapocalyptique du monde.
ANDERSEN/GETTY

Deon Meyer, champion de la littérature policière en Afrique du Sud, change de planète. Loin de la dizaine d’enquêtes de Benny Griessel qui forment son fonds de commerce, l’ancien reporter d’investigation plonge en dystopie et revient avec une saga magistrale, L’année du lion. Dans un avenir proche, «la Fièvre» a décimé 95% de la population. Les rescapés de ce coronavirus non identifié commencent à s’organiser, ici une colonie s’implante avec des velléités de développement durable, là des bandes armées pillent sans souci du lendemain. La singularité du récit vient de son découpage composite. La recension des faits par un historien improvisé est interrompue par les extraits de plusieurs journaux intimes suivant une chronologie hybride. Autre distorsion, la notion de temporalité s’est floutée avec la pandémie, les cycles des saisons ne se distinguent plus que par des événements immédiats symbolisés par un lion, un chien, un cochon.

Une autre originalité de Deon Meyer vient de la caractérisation des principaux protagonistes. S’il se réinvente dans L’année du lion, cet observateur finaud garde ses fondamentaux. Soit un miroir tendu à la société afrikaner tout autant que l’étude de destins individuels. Impossible dès l’entame, de ne pas céder à l’injonction de Nico Storm: «Je veux te raconter comment on a assassiné mon père. Je veux te raconter qui l’a tué et pourquoi. Car c’est l’histoire de ma vie. Et l’histoire de ta vie et de ton monde, tu verras.» Effectivement. Ces chassés-croisés entre le «whodunit» policier, la science-fiction survivaliste et la réflexion métaphysique dopent la rythmique narrative. Ainsi posé, le suspense permet au conteur d’évacuer quelques-unes de ses obsessions. Les rapports entre père et fils, mentor et disciple, hantent ainsi son récit. Comme le message écologique, cette dimension se cadre dans une remarquable osmose et n’affecte pas le flux de péripéties aventureuses ou politiques. L’auteur «zoome et dézoome», toujours accrocheur via son héros Nico.

Le garçon se découvre à 13 ans, mûrit ses premiers émois et ses rages viscérales en direct d’un monde en déliquescence. La Fièvre a frappé sans distinction de race, de culture, de richesse. Dans ce processus de tabula rasa, les modèles tutélaires se sont dissous dans le néant. La planète se reconstruira, à condition, suggère l’auteur, d’identifier le criminel originel. Il faut rappeler que Deon Meyer a grandi dans la région des mines d’or du nord-ouest. Sous couvert de polars, cet universitaire de famille aisée n’hésite jamais à creuser les rapports raciaux, «les injustices quasi génétiques» qui résultent du rapport de classes, les culpabilités larvées qui tronquent la vie communautaire. Pas dupe des progrès enregistrés après la fin de l’apartheid, il sait que 1994 a autorisé un nouveau départ. «Mais l’inégalité, depuis, a repris le dessus.»

Ces dernières années, la vague dystopique a repris l’énorme ampleur qui la vit régner par le passé. Relayée par les superproductions hollywoodiennes sur les écrans du monde entier, la littérature jeunesse en a bénéficié au-delà de toute attente. Voir les Hunger Games et autre Divergente. Depuis, la santé de la planète n’engendre pas plus de sérénité que le pouvoir capricieux d’un Donald Trump aux États-Unis, d’un Pak Pong-ju en Corée du Nord. La dénonciation de Big Brother propageant des «vérités alternatives» amplifie le phénomène. Du coup, 1984 ou La guerre des mondes se retrouvent best-sellers, La servante écarlate triomphe en série à succès. Avec le recul, ces classiques adultes confirment leur alarmante vista prophétique. En suiveur, Deon Meyer essaie toutefois d’éviter le pamphlet nihiliste.

À scruter le futur postapocalyptique de L’année du lion, le romancier admet la dangerosité potentielle des utopies, leur échec quasi inéluctable. «Mais je suis un vieil idéaliste qui veut croire en la victoire du bien sur le mal», plaide-t-il. Willem, le père assassiné de Nico, a très vite eu l’intuition que la survie en solitaire ne sauverait ni l’humanité, ni la flore, ni la faune. Dans un désert où errent chiens sauvages et autres bêtes féroces, le patriarche, leader par défaut, rallie les bonnes volontés. Et la racaille. Des repris de justice en voie de rédemption aux illuminés azimutés par la gloire, des traîtres cupides aux moutons apathiques, des renégats classiques aux héros non moins classiques, l’humanité affiche un casting inventif. C’est déjà ça, suggère Deon Meyer.

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