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«Je déteste les gens qui pensent avoir une emprise sur mon jugement»

Sous son auguste toison, Maître Ken Follett cache une nature des plus rebelles. A lui les parias dans «Une colonne de feu», suite au XVIe siècle, des «Piliers de la terre».

Toujours corseté dans un costard digne des banquiers de la City, Sir Ken Follett n’aime rien moins que patauger dans la fange boueuse des cités d’antan. Dans Une colonne de feu, le Britannique replonge dans la bourgade qu’il inventa pour Les piliers de la Terre. «Kingsbridge, c’est une Angleterre miniature», note-t-il sur son site. S’il a pourvu «sa» ville d’une cathédrale, le reporter recyclé en écrivain n’a pas oublié d’y placer des héros idéalistes, des traîtres cupides et des faibles manipulables des plus terre à terre. Les saints hommes côtoient des êtres beaucoup plus mortels sur un échiquier sanglant. Le bien et le mal ne se distinguent plus sous les passions humaines exprimées dans les constantes acrobaties de l’histoire.

L’historien de terrain y voit d’ailleurs l’explication de son extravagant changement de vocation, quand il abandonna soudain le genre policier qui, jusqu’en 1989, lui avait valu quelques best-sellers millionnaires. «Les universitaires plaisantent à peine quand ils affirment que la reine Elisabeth Ire inventa le premier service d’espionnage anglais au XVIe siècle. J’ai voulu savoir de quoi il retournait.» Le suspense, ici, garantit d’ailleurs un marathon dans le passé sur près de mille pages.

Mieux encore, Ken Follett, philosophe de formation, jadis jeune homme pacifiste puis militant travailliste, s’est déclaré ébranlé à la lecture de ses confrères historiens. «Chacun visite les guerres de Religion en portant une opinion biaisée par une formation catholique ou protestante.» Lui au contraire met le feu aux poudres en s’attachant à la tolérance sans cesse bafouée. Même dans un siècle qui sera marqué par la terreur de la Saint-Barthélemy (1572), la reine Catherine essaie d’apaiser ses sujets dans les deux camps. Cette option panoramique guide la mise en scène du cycle de Kingsbridge placé sous le signe universel. Là, à la manière de Michel Le Bris dans le récent et remarquable Kong, le récit s’ancre au long cours, dépassant le simple cadre chapitré d’une époque. Mieux, le Britannique lorgne sur un autre magistral visiteur du passé, Alexandre Dumas, quand il professait «avoir violé l’histoire en lui engendrant de beaux enfants».

D’une manière générale, Une colonne de feu se concentre sur les âmes extraordinaires, noires ou lumineuses d’ailleurs. «Je déteste les gens qui pensent avoir une quelconque emprise sur mon jugement.» Et les parias, vils ou séduisants, abondent ici.

En 1558, Ned Willard, fils d’une famille de commerçants protestants ruinée par l’évêché catholique de Kingsbridge, s’éprend de Margery, fille de petite noblesse catholique. Les tourtereaux seront séparés par le destin, tandis que leurs clans vont ferrailler durant les cinquante années suivantes. En miroir, Leurs Majestés rois et reines se déchirent, elles aussi, entre Mary Stuart, la très catholique reine d’Ecosse, sa cousine plus pacifiste Elisabeth en Angleterre, et les cours européennes. La France, l’Espagne et la papauté retiennent à peine leur souffle pour attiser les braises. Les alliances se scellent par des mariages, se brisent par des complots meurtriers ou des guerres fratricides ouvertes.

L’auteur l’avoue, il commence toujours ses amples entreprises par la consultation des quatorze volumes de l’Oxford History of England. Avec malice, le maître souligne aussi avoir compulsé 248 ouvrages sur la question, précisant ne pas les avoir tous lus en entier. Pour l’anecdote, le millionnaire du polar historique, à la bonne fortune décuplée par les adaptations en série de ses livres, a fatigué cinq archivistes à plein-temps. A ceux qui se moquent d’une gloire amassée grâce à un travail digne des scribes anonymes des couvents médiévaux, l’auteur rétorque: «Ces historiens ne m’aident qu’à vérifier l’exactitude des faits, pas à rédiger la trame du récit.»

Ce maniaque pathologique mesure la tâche. «Les petits trucs du quotidien, lingerie, vaisselle, toilettes, coiffure, etc., sont les plus durs à préciser. Le roman, source si précieuse, à cette époque n’existe pas! Par bonheur, Shakespeare écrivait durant cette période…» Il y trouve matière à dégustation, chapons gras et vins capiteux hispaniques. Ses aides traquent manuel de chasse ou de cuisine française, notent la moindre information a priori futile, comment seller un cheval ou mettre au lit une courtisane. Le plaisir vient aussi de ce savant habillage autour des nœuds historiques. Ainsi, les condamnés au bûcher avaient parfois la chance de porter autour du cou un sac de poudre pour abréger la torture. Un détail aussi explosif que réconfortant, même si certains dédaignaient l’artifice.

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