Passer au contenu principal

Les dieux, Homère et lui

Sylvain Tesson conte son odyssée de l’été dernier, sur le pont avec le plus fameux des poètes grecs. Qui n’a jamais été aussi omniprésent.

À 46 ans, après «plusieurs vies très denses», Sylvain Tesson se régénère au contact d’Homère, l’idole des écrivains voyageurs.
À 46 ans, après «plusieurs vies très denses», Sylvain Tesson se régénère au contact d’Homère, l’idole des écrivains voyageurs.
AFP/JOEL SAGET

Écrivain voyageur, Sylvain Tesson a régalé de voyages immobiles l’été dernier. Sur les ondes de France Inter, le baroudeur des lettres évoquait Homère. D’«IIiade» en «Odyssée», le baroudeur publie ses notes et confirme la formidable omniprésence du Grec. Un poète aux images et formules connues de tous mais, paradoxe, aux vers peu pratiqués. «Moi qui l’ai lu à l’age de 10 ans, du côté des cancres, ironise l’auteur, je l’ai redécouvert à la quarantaine, si loin de mon souvenir austère, «surplombé». En fait, ces textes vous accompagnent toute votre vie, ils se modifient de l’enfant au vieillard.»

Pédalant autour du monde à 20 ans, Sylvain Tesson n’a cessé de guetter «les légères oscillations» du globe. «Rond, il implique et contient le retour, comme «Iliade» et «Odyssée».» Du somptueux «opéra rock» que chante le poète depuis le 8e s., le baroudeur retient le dilemme. «Qui d’entre nous, écrit-il, n’est tiraillé entre l’envie de cultiver son jardin et celle de sauter à la gorge de l’aventure?» Il soupire. «En revanche, cela ne correspond pas à mon destin si ordinaire. Je me reconnais du côté des animaux pensants, de la bête affublée d’un cortex tissé de ces désirs extrêmes qui vous arrachent et lancent dans une oscillation perpétuelle. À quelques exceptions près, génies artistiques, mystiques, nous les hommes, sommes trimballés comme des boules de flipper. Des grelots dans la tête d’un fou.»

Ou des jouets dans les mains des dieux. Ainsi, «Un été avec Homère» évoque les multiples perspectives ouvertes par les dérives du marin. «La difficulté à tracer son sillon se corse. À l’incapacité de savoir où aller, se superpose le doute d’une intervention supérieure. Les dieux seraient à la manœuvre, sans considération pour l’humanité, tout occupés à leurs propres desseins, projets peu glorieux d’ailleurs.»

Sylvain Tesson a ruminé cette affaire philosophique en ermite durant des mois, «dans un pigeonnier abandonné à flanc de rochers, sur une île des Cyclades». Décrypter le héros achéen dans la solitude lui a donné une vision pessimiste de l’humanité si grégaire. «Homère ne donne pas de l’homme une définition encourageante quant à son autonomie. Ainsi, son libre arbitre me semble flou: s’il rentre à Ithaque, c’est parce que les dieux l’y autorisent. Du coup, il est permis de se demander si la vie vaut la peine d’être vécue. Nous sommes mus par des constantes peu reluisantes, haine, cupidité, volonté de conquête, des impulsions très animales. Au fond, nous perpétuons un vernis culturel pour donner l’impression de ne pas être des bêtes.»

Mais déjà l’idéaliste se raccroche à «l’idée que l’homme, même aiguillonné, se débat dans un monde qui le dépasse». Louant la beauté des vers du poète, le chroniqueur y relève une universalité comparable aux tragédies de Shakespeare. «En une vingtaine de personnages, l’un et l’autre se prouvent formidables anthropologistes. Qui retombent toujours sur leurs pieds.»

Un soir arrosé d’août 2014, Sylvain Tesson s’est fracassé le corps, chutant d’un toit. Coma, fractures, rééducation et nouvelle discipline. «Oh, je n’ai jamais été un être d’abstraction, repu sur mon canapé. J’ai pris des coups, je suis devenu reporter de mon corps.» Chez lui, comme chez Ulysse, l’adversité semble moteur de la spiritualité. «L’effort physique importe dans la méditation, je n’ai jamais pensé produire la moindre phrase sans l’avoir vécue. Je vis du muscle de ma plume.»

Pas dupe néanmoins, ce champion blessé se royaume dans la salutaire autodérision. «Ma modeste existence me convient à la perfection. De l’Himalaya aux steppes de Sibérie, je peux me conforter dans l’illusion de l’exploit accompli sur une journée à moto ou à vélo. Un expédient assez facile. Dans le nomadisme trépidant d’une existence si intense qu’elle me fait sentir vieux, mon seul regret vient du vide absolu qui me frappe, quand je me retourne. Comme une écume, une mousse, le sillage d’un bateau qui déjà se referme, je ne laisse pas de trace. Ni famille, ni domaine agricole.»

Et de désespérer à l’idée même d’engendrer une descendance. «Mettre au monde des enfants sur une planète où il fait 46 degrés en juillet en Suède, quelle cruauté! Même les chameaux viendront un jour mourir sur le bord de la Seine.» Et ça, même Homère n’aurait osé l’imaginer.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.