«Le doute débusque le vrai»

LittératureL’inclassable neuroscientifique et écrivain new-yorkaise Siri Hustvedt reçoit le Prix européen de l’essai de la Fondation Charles Veillon pour «Les mirages de la certitude». Une belle rebelle à l’establishment.

Image: NURPHOTO

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Avec humour, Siri Hustvedt se qualifie de «vagabonde intellectuelle», tant les étiquettes glissent sur cette cosmopolite. Après Jean Starobinski, Edgar Morin et Marcel Gauchet, notamment, la New-Yorkaise reçoit le Prix européen de l’essai de la Fondation Charles Veillon pour «Les mirages de la certitude» (Éd. Actes Sud). L’auteur y démontre le paradoxe des bénéfices de l’ignorance. Ou moins, de l’acceptation de trous noirs dans le savoir. Passionné par la nature humaine, cet esprit libre n’a cessé d’en envisager le puzzle sous des focales différentes. Avec une formidable capacité d’adaptation, l’exploratrice de la psyché humaine rend compte de ses voyages en romans, poèmes, essais. Les pédants jargonneux pétris de conservatisme l’insupportent. À 64 ans, Siri Hust­vedt demande encore à comprendre. Docteur ès lettres, sociologue, neurobiologiste, maître de conférences en psychiatrie à Cornell University, elle rend au doute la préséance. «Je vous promets qu’elle arrive», lance, ce petit matin de mars, son époux, Paul Auster, depuis leur grande maison de Brooklyn. Effectivement, Siri Hustvedt prouve quelques minutes plus tard qu’elle est capable de discuter au saut du lit de politique sous Donald Trump, sexualité des chimpanzés ou réalité sociopsychobiologique d’Homo sapiens.

Physique de top scandinave, mental de savante atypique, épouse d’un écrivain célèbre. N’avez-vous pas accumulé les préjugés?
Très jeune, j’ai refusé de m’arrêter aux préjugés. Je me suis concentrée sur le travail. J’ai traversé des situations étranges quand je finissais mon doctorat, dans les années 1980, la condescendance misogyne, le prof qui ne vous voit pas, vous donne des leçons sur des évidences! Les espaces sociaux se négocient au XXIe siècle, mais la question reste cruciale, pas seulement au niveau de l’opposition entre «arts féminins» et «sciences masculines».

Vous êtes la troisième femme à recevoir ce prix depuis 1975. Le saviez-vous?
Il faut fêter ça! Car ce n’est pas si inhabituel. La domination mâle est si enfouie dans l’inconscient collectif que nous ne nous offusquons plus.

Les grands progrès en égalité des sexes seraient-ils fallacieux?
Il y a deux manières de voir la situation. Aux États-Unis, les femmes ont le droit de vote depuis 1919, en France depuis 1944 (ndlr: en Suisse en 1971). Nous pourrions en déduire que des progrès phénoménaux ont été accomplis au XXe siècle. Pourtant, une autre histoire se perpétue depuis l’Antiquité, tant l’humain est un animal conservateur. Et ce n’est pas demain que cela changera. Par exemple, le fait que l’esprit serait une qualité masculine, le corps serait une énergie féminine: ces théories subsistent, même en veilleuse.

En avez-vous souffert?
Il est plus facile d’être prise au sérieux à mon âge. J’ai toujours en tête l’exemple du cocktail mondain. Une jeune femme très belle rit, un observateur fait remarquer: «Sais-tu qu’elle vient de publier un excellent livre, à peine sortie de son doctorat en biologie?» Homme ou femme, l’interlocuteur a de la peine à y croire.

À la barrière des sexes s’ajoutent les frontières entre les disciplines. D’où vient cette compartimentation?
La conscience réflexive fonctionne par formulations conceptuelles. Nous pouvons utiliser notre imagination pour nous projeter de la manière la plus débridée, mais au final nous avons tendance à catégoriser en zones féminine ou masculine. Le domaine scientifique, depuis Galilée, et encore plus dès le XVIIe siècle, a été jugé mâle par essence. Francis Bacon, inventeur de l’empirisme moderne, en était persuadé. Il situait même l’homme savant comme un observateur extérieur à son objet de travail, la nature. Cette nature qui, elle, englobait la femme. Cette méthodologie laisse des traces, surtout dans certaines spécialités.

Par exemple?
Prenez des chercheuses en zoologie qui étudient la sexualité des grands primates. Déjà, elles se trouvent souvent en minorité dans une équipe mais affrontent des a priori grossiers. J’ai expérimenté cette situation d’être quasi la seule femme dans la même pièce qu’une dizaine de scientifiques de haut niveau, psychiatre, biologiste, etc., pour débattre de l’orgasme des singes. L’idée prédominait que les femelles ne pouvaient le connaître. Or, depuis les années 1970, c’est prouvé, et même que ces singes vivent des orgasmes entre femelles! La recherche, obnubilée par la reproduction de l’espèce, passait à côté de ce comportement.

D’où votre défense du doute?
Loin d’instiguer un climat d’ambiguïté, le doute est un outil, qui débusque le vrai car il pousse la vérité dans ses retranchements. Un ami, Stuart Firestein, a écrit un merveilleux livre, «Ignorance», qui montre combien il est important de savoir ce que vous ne savez pas. Les preuves importent, les culs-de-sac aussi.

Ainsi, vous doutez de la révolution par l’intelligence artificielle.
Il est prouvé que la robotique n’atteindra jamais la finesse du cerveau humain, impossible à dupliquer dans tous ses modèles, conscience, etc. Se fier à l’intelligence artificielle a aussi une conséquence déterminante. Cette posture, au-delà de ne pas résoudre un problème, pose les questions d’une manière prédéterminée, ce qui forcément entretient les archétypes.

À défendre le doute, vous sentez-vous seule à l’ère de l’«infox»?
Depuis l’élection de Donald Trump, la notion de fake news se voit sans cesse discutée dans les médias. Les mensonges doivent être corrigés, c’est certain, même si le dilemme persiste: faut-il corriger les inepties au risque de les introduire dans les têtes? Maintenant, il faut savoir que nous tous, les esprits critiques aiguisés comme ceux qui avalent n’importe quoi, nous sommes organisés selon des principes rationnels qui nous poussent à éviter de souffrir, nous stabilisent, même de manière psychotique. Le répéter ne change rien.

Par exemple?
Beaucoup d’Américains croient à la lettre au «Livre des révélations», de là ils n’ont aucun besoin de progrès scientifique, la notion même leur échappe. Même si vous n’y croyez pas, le mal est fait. C’est l’exemple bien connu du «Ne pensez pas à un éléphant», et voilà… vous y pensez. C’est un dilemme sans fin. Surtout si vous considérez que l’être humain n’est pas un robot rationnel!

Créé: 02.04.2019, 07h25

Prix européen de l’essai, Lausanne

Lausanne Palace, cérémonie publique, conférence avec Siri Hustvedt, je 4, 18h.

Université de Lausanne, rencontre publique avec l’auteure, ve 5, 12h30.

Zoom

Siri Hustvedt creuse les méninges

Comme Søren Kierkegaard, Siri Hustvedt souffre depuis l’enfance de violentes migraines d’origine inconnue. De quoi cogiter. «J’ai noté que des collègues, neurobiologistes etc. vivaient aussi ces troubles. Ils ont peut-être été attirés par des domaines scientifiques aux pathologies similaires à la leur. Au-delà, nous sommes des organismes complexes en interaction avec notre environnement, qui recréent leurs modèles avec constance.» Et de citer Henry James: «L’art favorise l’extension de la vie». «Mes migraines m’ont causé des douleurs atroces mais relèvent pleinement de ma biographie. Elles m’ont ouvert des perspectives intimes que je n’aurais soupçonnées. Je ne peux les occulter de mon histoire, j’en suis même heureuse. Car la maladie peut être créatrice. Si ce désordre fonctionnel a provoqué mon étrangeté d’écrivain, autant le célébrer!»

En dates

1955 Naît dans le Minnesota, aïeux norvégiens.

1959 Passe un an en Norvège, idem à 12, 17 ans.

1978 À New York paie ses études universitaires en bossant comme modèle, pigiste, serveuse etc.

1981 Rencontre Paul Auster, ils se marient.

1987 Naissance de leur fille.

1992 «Les yeux bandés», premier roman.

2003 «Tout ce que j’aimais», reconnaissance internationale.

2009 «Plaidoyer pour Éros».

2010 «La femme qui tremble, histoire de mes nerfs».

2011 «Un été sans les hommes».

2017 Marche des Femmes contre Donald Trump.

2018 «Les mirages de la certitude». cle

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