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«Ecrire, c’est un peu comme conduire la nuit avec des lumières faibles»

Rencontre avec l’auteur Zeruya Shalev qui recevait mercredi le 10e Prix Jan Michalski pour son roman «Douleur».

Zeruya Shalev, Prix Jan Michalski 2019 pour «Douleur».
Zeruya Shalev, Prix Jan Michalski 2019 pour «Douleur».
PATRICK MARTIN

Déjà dix ans que le Prix Jan Michalski de littérature est décerné. Après Olga Tokarczuk en 2018, Polonaise qui recevait dans la foulée le Nobel de littérature, la lauréate 2019, Zeruya Shalev, est venue mercredi d’Israël pour recevoir sa distinction à Montricher, siège de la Fondation Michalski. Son roman primé, «Douleur», paru en français en 2017, avait déjà attiré l’attention lors de sa sortie, d’autant plus que l’auteure avait déjà reçu le Prix Femina étranger en 2014 pour «Ce qui reste de nos vies». Sa dernière œuvre lui a fait briser une promesse, celle de ne jamais évoquer dans ses écrits un attentat terroriste auquel elle a survécu en 2004.

Iris, l’héroïne de «Douleur», est elle aussi une survivante, mais pas seulement. Cette directrice d’école et mère de famille se débat entre la réapparition de son amour de jeunesse et la dérive de sa fille manipulée par un gourou. Un très beau roman, servi par une écriture fébrile épousant les pensées et les actes de son personnage, déployant les lignes d’un passé laissé en suspens qui rejoignent le flux d’un présent turbulent. Rencontre avec une Zeruya Shalev très soucieuse de ne pas divulguer la finalité de son récit haletant d’émotions à de futurs lecteurs probablement encore nombreux.

À vous lire, on ressent une forte imprévisibilité, génératrice de tension: à quel point planifiez-vous?

Il y a beaucoup d’imprévu même si je planifie parfois. Le processus d’écriture reste un mystère pour moi. J’aime me surprendre. Les personnages imposent parfois leur propre volonté. Je prévois le prochain pas, et encore. C’est un peu comme conduire la nuit avec des lumières faibles.

C’est le titre, «Douleur», qui vous a guidée au départ?

Il est venu assez vite, après quelques mois. Il énervait mes éditeurs qui pensaient qu’il allait irriter les lecteurs: personne n’a envie d’expérimenter la douleur… J’ai insisté, je savais qu’il était juste.

Votre attention à la famille peut-elle se lire comme celle due à la première cellule sociale?

Un microcosme à partir duquel les cercles s’élargissent? J’ai toujours été intéressée par les relations de base de la vie. La famille en est l’essence la plus intime mais on peut aussi la voir à travers un prisme plus politique. Le récit évoque donc aussi certaines valeurs de la société israélienne.

S’agit-il d’un livre différent du point de vue d’un lecteur israélien ou européen?

Je ne pense pas. Mes livres créent une atmosphère intime qui peut dialoguer avec des lecteurs de tous horizons. Tous ont une expérience de la souffrance. Cette perspective est universelle.

Votre livre met en scène la condition de mère, une figure forte de la culture juive, répercutée par de nombreuses plaisanteries...

Je les connais et je fais les mêmes! Mais je pense que ces valeurs ne sont pas seulement liées aux mères juives, on les trouve aussi en Europe ou aux États-Unis. Mais elles rencontrent une spécificité douloureuse de l’histoire d’Israël, pays qui a presque toujours vécu sous une forme de menace. Etre parent y est un peu plus intense, plus anxiogène: dès que votre enfant naît, vous pensez à son enrôlement dans l’armée. Nous avons peut-être plus de peine à nous détacher de nos enfants. Mais je pense que je suis encore plus mère juive que mon héroïne, Iris!

«Douleur» est un roman de femme. Est-ce aussi un roman féministe puisque Iris, même prise de doutes, prend sa vie en main?

Oui, c’est un aspect important. Iris est une femme très indépendante qui, plus que certains personnages féminins de mes autres romans, dégage plus d’autorité, suit une carrière plus exigeante de directrice d’école et ne dépend pas de son mari. Mais l’amour ne connaît pas de règles, tout le monde peut se perdre dans ses turbulences. Chez elle, cela tient beaucoup à son passé. Le défi était de décrire ce processus entre passé et présent qui la fait tomber dans une affaire amoureuse alors qu’elle ne l’a jamais voulu.

Comment avez-vous développé cette écriture qui nous fait entrer dans le flux d’existence d’Iris?

Je suis chanceuse, je n’ai jamais eu à chercher ma voix. Elle était juste là, même si je travaille très dur à beaucoup d’autres niveaux. Je suis plutôt lente à l’écriture: ce roman m’a pris entre 3 et 5 ans. Je réécris beaucoup. Comme j’ai beaucoup écrit de poésie, j’aime l’idée que chaque paragraphe a la valeur d’un poème. Je porte beaucoup d’attention au style, à la langue. Mais ma voix est naturelle, elle vient de l’intérieur, c’est une très belle expérience. Il m’arrive d’écrire 30 minutes sans penser et, à la fin, je suis surprise par ce que je lis. Cela fait partie du mystère dont je vous parlais. Parfois, je me dis que je pourrais perdre cette faculté que je n’ai pas l’impression de contrôler.

Vous avez fait des études bibliques. Votre roman porte-t-il une signification allégorique?

Bien sûr, vous êtes en droit de le penser, mais je ne suis pas sûre que les auteurs soient les meilleurs interprètes de leurs romans. Je suis ouverte à des interprétations multiples, mais il faudrait demander à mon subconscient.

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