L'écrivain Jonas Hassen Khemiri entend des voix

LittératureAvec «Tout ce dont je ne me souviens pas», celui qui signe aussi des pièces de théâtre remarquables, livre un roman éclatant et sur le fil. Entretien

Au roman ou au théâtre, Jonas Hassen Khemiri est un écrivain qui monte.

Au roman ou au théâtre, Jonas Hassen Khemiri est un écrivain qui monte. Image: Martin Stenmark

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Les voix règnent au théâtre et c’est bien sur une scène, au Poche de Genève en janvier dernier, que l’on découvrait l’écriture singulière de Jonas Hassen Khemiri au gré de sa pièce J’appelle mes frères. L’auteur suédois, célébré comme l’un des talents les plus prometteurs de son pays, déjà lauréat de nombreux prix littéraires et traduit dans une vingtaine de langues, ne quitte pourtant pas le champ des voix quand il aborde l’exercice du roman, lui qui vient de voir se publier la traduction française de son livre, Tout ce dont je ne me souviens pas.

«Vous pointez la bonne direction, acquiesce-t-il au téléphone. Je reviens toujours à ma fascination pour les voix, car je pense que le langage porte cette capacité à changer le monde autour de vous et votre usage des mots peut vous permettre de vous transformer. Dans ma vie de lecteur, les livres qui m’ont le plus profondément marqué ( ndlr: Lolita de Nabokov, p. ex. ) étaient ceux où je me sentais comme kidnappé par une voix captivante. Tout commence et tout finit avec les voix.» Quand il s’agit de mélanger les siennes, Jonas Hassen Khemiri entrecroise les récits de Laïda, de Vandad et de Samuel, jeunes gens vivant à Stockholm avec des virées à Berlin, comme l’écrivain. Petsit problème, au moment où débute Tout ce dont je ne me souviens pas, Samuel est déjà mort, il a eu un «accident». Pire: il a toujours eu des soucis de mémoire. Sélective. Chacun tente donc de le recréer, de dresser un portrait à son image. Jonas Hassen Khemiri précise: «Toutes les voix prétendent connaître le vrai Samuel, la version réelle du dernier jour de sa vie. Rapidement, on se rend compte qu’il n’est pas possible de leur faire confiance. Ils désirent juste raconter ses mémoires de manière à ne pas endosser de culpabilité.» Jusque-là, le Suédois s’est exprimé en anglais ­ – le fils de Tunisien saute désormais au français. «Des voix en qui on n’a pas confiance, cela ouvre le monde, lui donne plein d’oxygène. Il y a de la liberté dans ça.»

La difficile écriture de l’amour

Le pote Vandad et l’amoureuse Laïda cultivent un petit air contemporain, un peu glauque, urbain et métissé. Samuel, dans sa propension à tout essayer, s’avère le plus bizarre du trio, même si sa grand-mère n’est pas mal non plus. Affaires de famille, histoire d’amour, immigrés qui rappliquent. Tout ce dont je ne me souviens pas prend des risques et aborde, avec un grand sens littéraire de l’oralité, des bribes existentielles où affleure le pathos. «Plus jeune, je pensais qu’il était très difficile d’écrire sur l’amour sans tomber dans le trou des clichés. Après, il est dur d’en sortir. Il y a peut-être des clichés dans ce livre, des choses que j’ai eu du mal à écrire, mais il le fallait car elles étaient vraies. Le cliché marche, s’il défend sa place.»

Les voix de ses personnages ne se sont pas laissé «contrôler». «En commençant, je pensais que je savais faire un livre maintenant, depuis dix ans que j’exerce ce métier. Mais cela ne marchait pas. Il n’y avait pas de vie dans mes mots. Paradoxe, j’ai retrouvé leur valeur alors que je venais de perdre deux personnes. J’étais obligé d’abandonner le contrôle des voix dans ma tête, de les écouter. Ecrire ce livre a été très proche de l’expérience de le lire.» Il voyait Laïda déclamer son amour, mais elle ne l’ouvra que pour défouler sa mauvaise humeur sur la ville de Stockholm.

Ses personnages l’envahissent, il refuse d’ailleurs le qualificatif de post-moderne sous l’argument qu’il recouvrirait une littérature de la froideur et de la distance. «J’aime le sentiment d’être pris par quelqu’un, dans sa proximité. Les écrivains Roberto Bolaño et Svetlana Alexievich me le donnent. J’aime être comme allongé sur les lèvres des gens qui parlent, cela devient très intime.»

Si Jonas Hassen Khemiri esquive lestement la fosse à clichés, c’est toutefois en grande partie par la structure, les découpes qu’il adopte. Alternant les voix selon des combinaisons habiles, tout en les faisant parler à des temps distincts d’un événement, l’auteur invente de jolis flux narratifs qui bifurquent. «Je voulais essayer de montrer comment mes souvenirs sont structurés – ils sont très mauvais. Imaginer quelque chose comme un roman du XIXe, créer une fiction avec un début et une fin, c’est impossible, ce n’est pas ma vie.»

Au chapitre des pistes autobiographiques, le Suédois apparaît dans son propre roman, mais il n’est pas nommé. «Ce n’est pas moi. Quelqu’un qui me ressemble. Ou peut-être un petit piège.» Tout ce dont je ne me souviens pas place d’ailleurs une citation de Rihanna en exergue: «Ooh na na: what’s my name »… Contrairement à Samuel, dont le prénom ne se veut pas une référence juive malgré sa lutte contre l’oubli au moyen de ses carnets, mais s’inscrit dans une origine familiale où ses parents l’espéraient adaptable à plusieurs langues. «Un masque, en fait. Pour éviter de voir que – on le comprend à la fin – Samuel, c’est moi. Il y a des choses qui font trop mal à raconter, il faut utiliser des cercles.» Belle ronde que cette lecture pleine d’oublis.

Créé: 03.07.2017, 08h02

Le livre

Tout ce dont je ne me souviens pas
Jonas Hassen Khemiri
Traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy
Ed. Actes Sud, 336 p.

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