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Les écrivains classiques s’encanaillent en image

En bande dessinée ou roman illustré, les dessinateurs relisent les auteurs coulés dans le marbre. Revue des enjeux.

Relecture- David Sala revisite «Le joueur d’échecs» de Stefan Zweig avec une audace qui, par son découpage notamment, tranche avec un banal duplicata du récit.
Relecture- David Sala revisite «Le joueur d’échecs» de Stefan Zweig avec une audace qui, par son découpage notamment, tranche avec un banal duplicata du récit.
DR

Depuis plusieurs années, les illustrateurs et bédéastes flirtent très volontiers avec la littérature classique. Le phénomène tend même à s’amplifier. Des collections à petits prix aux plus luxueuses BD cartonnées, du kiosque au rayon jeunesse des libraires, les romanciers incontournables s’encanaillent pour le pire et le meilleur. Dans le tout haut de gamme se détache cette saison Le joueur d’échecs. David Sala y adapte un roman de Stefan Zweig «qui le hante depuis plus de vingt ans».

Même si l’auteur refuse «d’être prisonnier d’une œuvre qui existe par elle-même». Empruntant à Gustav Klimt ou Egon Schiele, segmentant sa page comme un échiquier à valeurs variables, le Français cerne avec une exquise brutalité le héros dans la complexité des années 30. «Nous voyons ressurgir une atmosphère particulière qui rappelle malheureusement les idées nauséabondes et inquiétantes de la période. Peur de l’avenir, repli identitaire.»

Le récit se déroule en quasi-huis clos, dans des intérieurs bourgeois que Sala sature de couleurs expressionnistes où les libertés suffoquent. Passant par le story board pour maîtriser un découpage scénaristique, son travail s’écarte de la fidélité cinématographique, du reflet photographique, des paramètres du documentaire. Les codes semblent suspendus dans le découpage des planches. «Je suis en lâcher-prise, dit-il. L’impression d’être sans filet me protège de toute mécanique ou automatisme.»

La progression temporelle se matérialise par intuition, glisse de l’anecdote silencieuse au fracas historique. «Mon grand-père a été déporté pendant la guerre. La voix de Zweig trouve en moi un écho très profond même si je reste persuadé qu’il faut absolument garder un peu de lumière au fond de toute cette obscurité.

Apporter un peu de beau me paraît important.» De là, la force de sa vista tient autant à l’esthétisme baroque du trait, qu’à l’intelligence du propos. S’il y a un opportunisme dans cette maestria à cadrer un texte, c’est par son adéquation aux déliquescences de l’ère contemporaine. Ou encore, à coller avec audace à l’air du temps, ces passerelles inédites lancées entre disciplines ancestrales et vecteurs modernes, à régurgiter du savoir avec une élégance classieuse pour le mettre en réseau.

À ce titre, Le joueur d’échecs relève selon la classification de Jacques Dürrenmatt, professeur à la Sorbonne spécialisé en philologie, poétique et stylistique, de la transposition novatrice, et non de l’adaptation suiveuse. Et l’expert, auteur de Bande dessinée et littérature (éd. Garnier), de citer le space opera d’anthologie Salammbô, que Druillet tire en 1981, du classique de Flaubert. Ou encore Péplum, de Blutch en 1997, inspiré du Satiricon de Pétrone. Dans la masse des classiques illustrés, de la BD littéraire au roman graphique, de telles pièces maîtresses n’abondent pas. Bien sûr, notaient les observateurs au Salon du Livre Jeunesse et de la BD de Montreuil en novembre dernier, le débat quant à une hiérarchie qualitative entre noble littérature et bande dessinée bâtarde, semble obsolète.

Mais la fusion des genres reste un terrain en friche où divaguent les adeptes de fade simplification et de nivellement castrateur. Trop d’éditeurs de collections formatées avancent sous couvert de didactisme vertueux propre à appâter tout ministre de l’Éducation nationale. Du roman classique au «livret pédagogique», Pieds Nickelés et petits Mickey ne grenouilleraient alors que pour séduire les cancres. À cette analyse aussi commerciale que réductrice, Jacques Dürrenmatt oppose avec obstination la théorie de son compatriote genevois Rodolphe Töpffer (1799-1846). Dès sa fraîche invention, le père fondateur détecte dans la bande dessinée «un roman en estampes», équivalent à la production littéraire par son insertion culturelle, son anti-académisme par rapport à la chronologie, sa distance avec le réalisme etc.» Loin d’une mode, une œuvre. Comme Le joueur d’échecs.

En chiffres

77

En pourcent, les lecteurs qui ne posent pas de hiérarchie entre un roman et une BD. Si le débat archaïque «noblesse de la littérature contre petits Mickey» subsiste, il a évolué vers moins d’archaïsme.

50/50

La notion de fidélité au texte original fait débat. La moitié des lecteurs y accorde de l’importance, l’autre moitié s’en moque totalement. Joli paradoxe.

17

En pourcent, les lecteurs qui disent avoir découvert un romancier par le biais d’une BD. Ce petit score, s’il dévalorise le rôle éducatif de la discipline, démontre a contrario l’indépendance artistique de l’adaptation.

1980

La moitié environ des adaptations vient de romans postérieurs à cette date. Les genres favoris sont la science-fiction et la fantasy, puis la littérature policière, les romans classiques.

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