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Ed McBain zone toujours à Isola

Le graphomane sévit encore au «87e District». Jacques Baudou le suit à la trace.

Ed McBain (1926-2005) a inventé un univers unique avec Isola et son commissariat du 87e District.
Ed McBain (1926-2005) a inventé un univers unique avec Isola et son commissariat du 87e District.
ULF ANDERSEN

Quinze ans après la mort d’Ed McBain, Jacques Baudou avoue qu’il n’a jamais lâché sa trace depuis les années 70, où, étudiant, il fouillait chez les bouquinistes en quête de romans noirs américains.

Bien plus tard, en 2003, passé expert en polar, critique, patron de collection et créateur de festival, il se fendait d’une étude de plusieurs centaines de pages sur l’univers de McBain, le 87e District, 56 épisodes dans une ville imaginaire, Isola, qui ressemble diablement à New York.

«Pour moi, Mc Bain et les «Chroniques du 87e District», c’est Balzac et sa «Comédie humaine». La saga est republiée en intégralité, toujours palpitante grâce à un vibrato moderne qui semble désormais éternel.

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En quoi McBain est-il précurseur?

En fait, en 1956, quand il publie la première «Chronique du 87e District», il n’invente pas le genre du polar de commissariat. C’est plutôt Hillary B. Waugh (1920-2008), avec «Carcasse», qui lança le roman de procédure policière. Mais McBain lui donne une dimension nouvelle. D’abord parce qu’il ne se concentre pas sur un seul héros comme le fera aussi à son époque Richard Stark, mais qu’il donne la vedette à tout un commissariat. Son héros collectif se matérialise dans une douzaine d’inspecteurs, blanc, noir, juif, etc. Autre innovation, il choisit de développer des enquêtes en parallèle.

Cela semble banal aujourd’hui.

Mais à l’époque, pas du tout! Déjà parce que le format «pulp» n’y encourage pas. Par la suite, McBain ira jusqu’à gérer vingt enquêtes de front, un record. Mieux, dans cette structure modulaire, il organise des variantes avec des suspects qui se croisent, des indices qui se disjonctent, des entrées chorales imbriquées ou pas, etc.

Avec le recul, n’était-ce pas un pari un peu fou?

Les circonstances l’imposaient. En fait, en 1955, l’éditeur avait parié sur McBain pour prendre la succession de la série «Perry Mason» qui vieillissait. Il y avait de sacrées ambitions en jeu! Très vite trois romans sortent, au succès immédiat, et donc, passage à un grand format. Quand McBain lassé, songera à tuer l’inspecteur principal, Steve Carella, son patron lui rappellera, comme à Conan Doyle, que c’est une très mauvaise idée.

N’empêche, McBain semble si libre.

Et la taille des romans, le nombre de pages, l’incite à prendre plus de latitude dans ses intrigues. Ainsi va-t-il développer la vie intime des inspecteurs et patrouilleurs, dépasser le cadre formel des intrigues policières. Chez lui, le détective a plus d’épaisseur, avec ses histoires d’amours, de famille, etc.

Pourquoi a-t-il créé la ville où opère le commissaire Carella?

C’est vrai que les romanciers américains identifient d’ordinaire leurs héros à une ville. Isola tient d’un New York métaphorique mais loin de toutes considérations philosophiques, Ed McBain m’avait confié que sa motivation était purement pratique. Aux États-Unis, le modus operandi de la police dépend de maires qui varient selon les élections. Il ne voulait pas s’embêter à modifier ces procédures administratives à longueur de roman! Lui, ce qui le passionnait, c’était de rendre compte de la criminalité urbaine et son évolution.

Sa vision reste-t-elle valide?

Cette saga demeure un formidable miroir de l’évolution de l’Amérique de la fin du XXe siècle. Et pas seulement au niveau des techniques d’investigation, des premiers usages de l’ADN dans l’étude des scènes de crimes, etc. Sortir avec une femme de couleur par exemple, semble impensable dans les premiers volumes, puis les mentalités bougent. Jusqu’à ses dernières années, McBain restait attentif à ces mouvements.

D’ailleurs, il n’a cessé d’écrire.

C’était un graphomane patenté, et sous divers pseudos. Il disait que poser la plume l’aurait tué aussi sûrement que passer sous un bus. Plus sérieusement, même auréolé d’un statut de rock-star après avoir vendu plus de 100 millions de livres, il aimait, lors de ses tournées de promotion, aller se promener à pied dans les villes. Il m’avait raconté qu’il demandait simplement au concierge de l’hôtel jusqu’où il pouvait aller. Et qu’il avait observé que son rayon d’action rétrécissait chaque année.

Comment expliquer la curieuse temporalité du «87e District»?

En tout cas, McBain avait trouvé un truc. Contrairement aux séries dont les héros vieillissent, le temps chez lui est plus long qu’en réalité. La fin des années 50, dans ses bouquins, a duré 40 ans! Mais le plus intrigant, c’est que si l’inspecteur Carella n’est pas obligé de songer à la retraite comme un Rebus ou un Maigret, la société autour de lui évolue. Il découvre la montée des gangs, enregistre le retour des vétérans du Vietnam, etc. Là encore, le fait de ne pas donner toujours la préséance au même inspecteur dans les épisodes lui permet aussi d’explorer des dimensions vertigineuses, raciales notamment.

L’éditeur cite James Ellroy comme argument de pub: «Je le relis régulièrement. McBain écrit vite et bien». Qu’en penser?

Rien. James Ellroy, je l’ai aimé à ses débuts, au temps du «Quatuor de Los Angeles». Mais pour moi, le vrai chantre de L.A., c’est Michael Connelly et son Harry Bosch.

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