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Einstein lui souffle un roman

Didier van Cauwelaert adore les savants foldingues. La preuve dans «J’ai perdu Albert».

Histoire de garder un peu de contrôle sur ses songes, Didier van Cauwelaert règle tous les jours son réveil sur 5 h 28. «J’ai un vieux Toshiba que m’avait offert mon grand-père pour mes 15 ans. Sa sonnerie si familière s’insinue dans mon rêve, je peux alors décider de l’interrompre ou pas.» Et d’ironiser avec malice: «Notez, avec l’heure d’été, je le mets désormais à 5 h 26.» Deux minutes d’éternité en moins n’effraient pas l’écrivain belge, lui qui se délecte à communiquer avec les esprits depuis l’au-delà. Ainsi d’Einstein, qui infuse son dernier roman, «J’ai perdu Albert». L’héroïne, habitée par le génie depuis l’enfance, en exploite les oracles et s’en trouve un jour dépossédée. Chloé le repère dans la tête de Zac, apiculteur et garçon de café qui n’en demandait pas tant. L’imbroglio se noue avec un romantisme farfelu teinté d’observations scientifiques insolites, la comédie spirituelle amuse. Même si Didier van Cauwelaert la prend au sérieux.

Vos idées viennent-elles de rêves?

Même pas. J’essaie de noter mes rêves, mais j’ai du mal à déchiffrer mes petites griffures, même à la loupe, une horreur! Mes personnages se pressent dans ma tête avec une telle urgence à s’incarner. Au fond, j’écris pour arrêter le temps.

D’où vient cette fascination déjà ancienne pour Albert Einstein?

En 2013, dans «Les femmes de nos vies», ce fut un coup de foudre. Au-delà de l’icône chevelue (1879-1855) qui tire la langue sur E = MC2, je découvrais un tissu de contradictions inépuisables. Ce génie de la fulgurance a tant souffert d’injustice, persécuté par les nazis, méjugé par l’Amérique. Tout en gardant une générosité inouïe, une intégrité totale.

Son histoire belge n’aurait-elle pas aussi de quoi vous rendre chauvin?

Ah ça! Imaginez la reine Élisabeth, qui dès 1927 le prend sous sa royale protection, lui qui est coursé par la pègre. Ces complices jouent au violon, se cachent avec insouciance, il vit chez ses maîtresses. Une parenthèse enchantée. De là, j’ai voulu situer mon roman en Belgique. Ça collait aussi à une mentalité un peu maligne, combinarde, qui cumule naïveté et loyauté sur fond de surréalisme à la Raymond Devos ou Paul Delvaux.

De là à entendre des voix?

Romancier, longtemps, j’ai cru inventer. Mon ami Frédéric Dard m’avait confié combien il avait été sidéré de voir une de ses fictions se matérialiser – l’enlèvement de sa fille. Je suis persuadé, comme Einstein, que l’énergie ne disparaît pas, que la conscience bruisse partout, hors des champs unitaires. Lui a pu imaginer la physique quantique parce qu’il ne supportait pas l’absence de régulation. La suite lui a donné raison avec la théorie des univers multiples. Alors, oui, je crois en la circulation des informations entre les mondes animal, végétal, humain.

Quel serait l’hôte dans votre cerveau pour fonctionner en parfait binôme?

Je me porte très bien tout seul, pas besoin de médiums. D’autant que cette porosité empathique peut se révéler lourde à vivre. Les gens espèrent de vous des solutions, il faut veiller à ne pas laisser son ego se gonfler d’importance. Mais Marcel Aymé, peut-être, serait le confident idéal.

Vous sentez-vous incongru dans la société occidentale si cartésienne?

Attention, Descartes n’a rien de… cartésien, comme on le croit abusivement. Lui croit en la puissance de l’esprit sur les événements! L’état joyeux le mettait en verve et le voyait gagner quand il jouait. Il perdait dès qu’il déprimait. Je ne cesse d’observer, comme dans les tableaux hyperréalistes de Magritte, des irruptions de fantastique qui rompent la ligne claire de la banalité quotidienne.

Votre naissance à l’écriture a aussi des origines surréalistes.

Mon père voulait se suicider, j’étais un petit bonhomme de 7 ans certain de l’en empêcher en devenant le plus jeune auteur publié. Cette énergie m’a construit. Merci les épreuves, merci le destin. J’ai un rapport détendu avec la mort.

Et avec l’immortalité, vous qui avez échoué deux fois à l’Académie?

Oh, ça m’a passé. J’ai rêvé du fauteuil de Félicien Marceau, c’est vrai. Cela ne s’est pas fait. Désormais, je me concentre sur le temps qu’il me reste à vivre.

"J'ai perdu Albert", éd. Albin Michel.

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