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Eric Hoesli, l’homme de presse devenu conteur du Far East

Dans un livre sur la conquête russe de la Sibérie et du Grand Nord, le journaliste vaudois restitue les destinées des aventuriers qui ont participé à cette épopée aussi riche que celle du Far West.

Eric Hoesli en hiver 2014 au bord du lac Baïkal, dans le sud de la Sibérie.
Eric Hoesli en hiver 2014 au bord du lac Baïkal, dans le sud de la Sibérie.

Sibir, l’inconnu. Ce mot russe sonne comme un défi. Journaliste et professeur à l’UNIGE et à l’EPFL, Eric Hoesli l’a relevé en s’attachant durant douze ans au projet fou de faire résonner aujourd’hui l’histoire méconnue d’un territoire grand comme une fois et demie les États-Unis: la Sibérie, Sibir en russe. Cherchant les traces des pionniers de ce Far East et du Grand-Nord dans des centaines de livres et d’archives, il a aussi mis ses pas dans ceux des explorateurs et des entrepreneurs de ce nouveau monde, arpentant cette immensité pour raconter les incroyables destinées de ceux qui ont découvert, conquis et construit la Sibérie. Son livre-fleuve se lit comme un roman russe plein de personnages, de drames et d’aventures. Une épopée sibérienne, bien plus riche que ce que l’on sait d’elle et qui ne tient généralement qu’en quelques mots: toundra, goulag et transsibérien. Entretien.

Comment vous est venue cette passion pour ce Far East russe?

Comme journaliste, j’ai été amené à faire de nombreux séjours en Russie, sur des théâtres de guerre comme le Caucase et de nombreuses autres régions, de Kaliningrad au Kamtchatka. Dans cet univers immense, la Sibérie est évidemment un espace fascinant. Depuis trente-cinq ans que je circule dans le monde russe, je n’ai pas vu de meilleur concentré de Russie que la Sibérie. Son histoire ancienne est incroyable avec des personnages qui n’ont rien à envier aux pionniers du Far West. Il y avait une saga à raconter, celle de la découverte d’un nouveau monde et d’épisodes historiques méconnus comme la deuxième découverte de l’Amérique par l’ouest. Pas besoin d’écrire un roman pour cela, la réalité est bien plus captivante.

Comment avez-vous procédé pour réunir la matière de cette épopée?

J’ai d’abord esquissé un plan général sur la base de mes connaissances d’alors. J’ai ensuite procédé à un travail de collecte de tout ce que je pouvais dénicher sur le sujet, des centaines de livres, de guides, de journaux et de lettres. Par la suite, je suis allé sur place rencontrer des érudits locaux, qui me poussaient toujours plus loin dans mes recherches. C’est vite devenu une quête personnelle. Pour le livre, je suis parti de quelques principes simples: raconter des histoires vraies qui font écho à la grande histoire et à l’actualité.

À la lecture de votre livre, on se dit que les ingrédients de la politique russe sont à l’œuvre dès le début de cette histoire…

Tout à fait. Des membres de la famille Stroganov, des industriels et marchands qui ont fait fortune dans le commerce de la fourrure, sont tout à fait représentatifs de ces hommes d’affaires russes qui ont un rapport si particulier à l’État. Ce sont les premiers oligarques. En remontant très loin dans le temps, on trouve aussi cette balance du pouvoir russe se représentant en puissance européenne ou asiatique. À Saint-Pétersbourg, le pouvoir regarde vers l’ouest. Mais le potentiel économique et commercial est dans ce Far East, qui est à la fois la destination des proscrits depuis les tsars et un énorme réservoir de ressources.

La Sibérie, c’est d’abord une géographie de l’immensité. Vous avez la passion des cartes?

J’en ai acheté des centaines sur la Sibérie. Pour le livre, une cartographe a fait un travail considérable car il n’y avait pas de cartes historiques correspondant au chapitrage du livre. Il a donc fallu les reconstituer. Si je devais remonter aux origines de ma passion sibérienne, je pense que c’est, petit garçon, quand mon père a sorti une carte du monde sur laquelle il y avait cette grande tache jaune presque vide, qui me fascinait. Avec l’envie de poser un doigt sur cet espace vierge et se dire: je vais aller là.

Pour beaucoup, la Sibérie est synonyme de goulag, de prison. Pourtant, les Sibériens se sont montrés épris de liberté…

Le servage n’existait pas en Sibérie. Au XVIIe siècle, les Sibériens ont eu une énorme sympathie pour la jeune république américaine se libérant de la tutelle britannique. Au XIXe siècle, Mouraviev, le gouverneur de la région, discutait de la création des États-Unis de Sibérie avec l’anarchiste Bakounine. À Saint-Pétersbourg, de jeunes intellectuels comme Nikolaï Iadrintsev se disaient patriotes sibériens. Ce mouvement autonomiste des Soixantards a été férocement réprimé par la police secrète du tsar. Comme on ne pouvait pas envoyer ces rebelles en Sibérie, ils ont été déportés dans le nord de la Russie européenne. Ce sont eux les premiers qui ont témoigné du système carcéral en Russie, en même temps que Dostoïevski dans Souvenirs de la maison des morts.

Pourtant cette attraction réciproque avec les États-Unis va s’estomper. Et une future exilée genevoise va jouer un rôle dans cette histoire…

C’est vrai. Ekaterina Brechkovskaïa était une sociale-révolutionnaire placée en résidence surveillée dans un village perdu à la frontière avec la Mongolie, où je me suis rendu. Cette intellectuelle va nourrir le récit d’un journaliste américain intitulé Siberia and the exile, qui a fortement marqué les esprits. Son livre a été pour l’image de la Russie ce que La case de l’oncle Tom a représenté pour l’esclavage aux États-Unis. Cette dénonciation de l’archipel du bagne à la fin du XIXe siècle va faire basculer l’opinion américaine vis-à-vis de la Russie.

Dans cette épopée, les explorateurs ont joué les premiers rôles. S’il fallait n’en retenir qu’un?

Pour moi, ce serait Georg Wilhelm Steller, un Allemand qui participe à la plus grande expédition scientifique de l’histoire. En cette première moitié du XVIIIe siècle, les Russes avaient confié à un groupe de chercheurs européens, dont Bering (ndlr: qui donnera le nom au détroit), l’étude géologique, ethnologique, botanique, zoologique, etc., de ce vaste territoire sibérien à cartographier. Sur une île où aucun Européen n’avait jamais mis les pieds, Steller va découvrir en quelques heures 160 nouvelles espèces végétales et animales… J’ai calculé, cela fait une découverte toutes les deux minutes et demie. Parmi elles, il y a la vache de Steller, un animal marin de plusieurs mètres de long et pesant plusieurs tonnes, qui disparaîtra de la surface de la terre peu après. Ce scientifique est aussi le premier à mettre le pied en Alaska.

Quelle est à vos yeux la plus formidable expédition polaire russe?

L’une des plus impressionnantes est celle du Tcheliouskine, ce bateau qui part de Mourmansk pour passer l’actuel détroit de Bering. Pris dans les glaces, il fait naufrage le 13 février 1934 en mer des Tchouktches. Le sauvetage de son équipage sur la banquise sera héroïque. Staline fera de l’échec de cette expédition une formidable opération de propagande. Tous les 13 février, les marins du Tcheliouskine, puis leurs descendants, se retrouvent pour une cérémonie sur la place Rouge. J’ai retrouvé la petite fille qui est née à bord en mer de Karara. Karina Vassilieva avait en sa possession le journal de bord du capitaine portant mention de sa naissance le 31 août 1933.

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