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Une escapade rocambolesque avec des «perdus» aussi ingérables qu’attachants

Thomas Sandoz narre, dans «La balade des perdus», la folle virée de quatre handicapés et de leur éducatrice. Le sujet est sérieux, mais on rit beaucoup.

L'écrivain neuchâtelois Thomas Sandoz, prix Schiller en 2011 avec "Même en terre", vient de publier "La balade des perdus".
L'écrivain neuchâtelois Thomas Sandoz, prix Schiller en 2011 avec "Même en terre", vient de publier "La balade des perdus".
JF PAGA

Sur la route, il suffit parfois d’un petit imprévu pour changer totalement le visage d’un retour tranquille. Alors, quand quatre adolescents handicapés rejoignent leur institution avec une éducatrice pas très à son affaire, perdent l’un des leurs en chemin, et, après l’avoir retrouvé, optent pour un itinéraire bis improbable, l’aventure est forcément au rendez-vous. D’autant que la petite équipe ne passe pas inaperçue. À commencer par Luc, le narrateur, qui dresse un autoportrait féroce: «Je ressemble à une poupée qu’on aurait trempée dans l’eau bouillante, rosâtre et ridée, bouffie et tremblotante.» Une poupée en fauteuil roulant, qui plus est. Mais une poupée qui a son double virtuel: le Dr GoodLuck prodigue des conseils très suivis sur les forums en ligne. Or l’un de ses correspondants se trouve être un ministre, à qui GoodLuck a inspiré une réforme du système de santé qui fait scandale.

Paniqué qu’on découvre l’éminence grise virtuelle, Luc intrigue pour rejoindre au plus vite le Foyer Le Castel, afin d’effacer les traces de sa vie en ligne. Avec lui dans le VW Transporter, la frêle et émotive Pauline, mais aussi Goon, dont seul le casque vissé sur les oreilles, André Rieu à plein volume, contient les accès de colère. Pour compléter le tableau, un «Bierrot» lunaire, «face de Titi chiffonné», ne perd pas une occasion de déclarer son vif intérêt pour la gent féminine. Péripéties et déconvenues s’enchaînent, car ces «Monstres et Cie», comme les appelle le narrateur, ne suscitent aucune compassion. Sans jamais se départir de son autodérision, Luc dresse ainsi un tableau peu reluisant de notre époque.

Thomas Sandoz a toujours privilégié des thèmes sérieux, qu’il traite avec de plus en plus d’humour. «Je suis un peu l’inverse de ces comédiens qui commencent leur carrière sur un registre comique et doivent ensuite enchaîner les rôles sérieux pour être reconnus. Au début, mon écriture était plus dense, avec beaucoup de références et peu de dialogues. Avec le temps, j’ai envie de plus de liberté, de lumière, d’ouverture, sans pour autant abandonner des sujets plus graves», remarque, au téléphone, l’écrivain installé dans les Montagnes neuchâteloises et édité chez Grasset.

L’auteur ne craint pas les thèmes délicats. «Même en terre», qui lui a valu le Prix Schiller en 2011, traitait des enfants décédés, le sensible «Malenfance» du désamour d’une mère, «Croix de bois, croix de fer» questionnait les dérives du missionnariat. Ici, le sujet du handicap n’est que le décor. «J’ai choisi des personnages susceptibles d’incarner des questions plus larges. Cela permettait d’évoquer la confiance, la dépendance, la performance.» En fauteuil, malades ou hors du moule social, ses héros ne peuvent pas répondre au diktat de la perfection: «Cela permet de prendre un peu de recul par rapport à cette exigence omniprésente.»

Diktats contemporains sur le gril

Les slogans porteurs de ces injonctions contemporaines sont ainsi détournés par le Dr GoodLuck. D’abord par provocation, puis parce qu’il se prend au jeu, il distille du prêt-à-penser qui fait mouche, tel «Le désir est un feu qui doit être nourri, afin que les braises ardentes ne prennent pas la couleur des cendres» pour raviver la flamme d’un couple en crise. Parmi ces encouragements récurrents dans notre société, le fameux impératif à «être soi-même» interpelle particulièrement l’écrivain: «Qu’est-ce que cela veut dire au fond? Est-ce que cela a un sens philosophique, est-ce qu’on peut être soi-même sans les autres? Est-ce une forme déguisée de l’individualisme?»

Au fil des pages, des pistes sont données sur ce qui est arrivé à chacun des protagonistes: «J’ai volontairement évité de nommer des maladies, pour ne pas juger.» Tout comme les failles de leur éducatrice Julia, qui enfile les mauvaises décisions comme les perles d’un collier. «Sa quête de l’amour parfait l’empêche d’être à l’écoute des besoins de ces jeunes.» Pas de jugement non plus lorsqu’il décrit les parents de ces enfants hors norme: «Ils ont tous réagi de manière différente, mais il n’y a pas de bonne façon de se comporter dans ces situations.»

Face à cette réalité intransigeante, chaque personnage trouve les ressources pour s’en sortir, à l’image d’un narrateur incrédule, mais jamais amer. À la révolte, il préfère un énorme éclat de rire.

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