L’Espagnol Manuel Vilas hante en spectre dévoué à son passé

LittératureAvec son roman «Ordesa», l’écrivain devrait enfin s’imposer au lecteur francophone. Critique.

Manuel Vilas, valeur montante de la littérature espagnole.

Manuel Vilas, valeur montante de la littérature espagnole. Image: LISBETH SALAS

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Pour l’heure, les écrits de Manuel Vilas, bien connu des lecteurs de son pays pour sa poésie et ses interventions dans la presse, n’ont pas encore atteint la francophonie dans leur pleine mesure. Son dernier livre paru, «Ordesa», pourrait pourtant changer la donne. Non seulement parce qu’il a été sacré meilleur roman de l’année 2018 par bon nombre de médias espagnols, propulsant ainsi le titre parmi les très bonnes ventes, mais aussi parce que ce texte, teinté d’autobiographie, déploie une originalité fascinante à l’heure où bien des écrivains explorent (ou se complaisent) dans la contemporanéité névrotique.

En représentant d’un pays solaire, Manuel Vilas trouve des solutions raffinées pour son narrateur quinquagénaire totalement obsédé par le passé, par les souvenirs de ses parents, leurs trépas et les reflets qu’il y voit dans sa propre existence. Le soleil, on l’oublie trop souvent – mais pas au pays de la corrida –, peut aussi se confondre avec la mort, l’écrasante lumière qui ne laisse rien d’indécis. L’homme qui écrit «Ordesa» aimerait pouvoir évoquer les moindres détails de la vie de ses géniteurs. Tous les modèles de Simca achetés par son père sont gravés dans sa mémoire et il chérit encore le plastique du téléphone maternel, souvenir analogique désuet en 2015…

Mais l’indifférence qui planait comme un fantôme familial ne permet pas une recension exhaustive de ces riens qui alimentent la nostalgie, aujourd’hui que notre narrateur, lui aussi père de deux jeunes hommes, voit ses fils s’éloigner impassiblement. Cet empoussièrement de l’existence, Manuel Vilas ne le met pas uniquement sur le compte de la neurasthénie ou des séquelles de l’alcoolisme.

Ce ratage qui s’avère aussi une plénitude paradoxale – la mort, le soleil… – prend aussi la forme d’une catégorie sociologique: la pauvreté de la classe moyenne-basse d’Espagne, destinée à une forme de suspension historique qui serait en même temps l’heure de son triomphe spectral. «Condamnée à descendre du soleil, la lumière a fini par lutter contre les corps humains, ici, dans la vie. Les photos de mes parents affirment obstinément qu’un jour ils ont été vivants. Leur souvenir lointain est plus important que le capitalisme d’aujourd’hui, la génération de la richesse universelle.»

Ressassant ses obsessions et ses transports passés avec une méticulosité qui n’empêche pas les parasites de s’installer, le narrateur d’«Ordesa» impose une métaphysique de la négativité, pleine d’ornements baroques qui ne mènent nulle part, si ce n’est à une forme d’amertume exaltée que chacun est capable de comprendre.

Créé: 13.08.2019, 20h21



«Ordesa»
Manuel Vilas
Éd. du sous-sol, 400 p. (sortie 14 août).
Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon.

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