«On n’en finit jamais avec l’enfance»

LireGamin, Daniel Pennac dormait avec un dessin de Fellini sur son lit. À 75 ans, l’instit poète se souvient dans «La loi du rêveur».

Instituteur, écrivain, scénariste… Pennac n’arrête pas de s’en  raconter.

Instituteur, écrivain, scénariste… Pennac n’arrête pas de s’en raconter. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Bric-à-brac foutraque, «La loi du rêveur», c’est son «Amarcord» intime. Daniel Pennac y convie Federico Fellini, cinéaste qui lui explosa littéralement la tronche quand l’écrivain voulut arranger la lampe du projecteur où défilait son film. Dégringolant du tabouret, le septuagénaire se prit un mois de coma, récoltant dans cette «manne onirique» la précieuse matière de ce livre. Ô le bel inconscient qui entrelace les miettes de son âme aux bribes du «Libro dei sogni» du maestro. Un exercice libre qui lui ressemble, entre songes et mensonges.

Vous vous êtes trouvé vieux en découvrant Fellini ignoré des jeunes. Finis, vos «accès de jeunesse»?
C'est la progression algorithmique du temps… L’autre jour, un jeune homme me disait avoir écrit une thèse entière à partir d’une intuition que je développais dans «Le dictateur et le hamac» (2003). Il en avait extrait une équation mathématique! De quoi l’encadrer dans mon bureau pour me souvenir à jamais qu’hier n’est pas demain.

Ce genre d’extension vous amuse?
J’ai désormais l’impression que les années passent plus vite que mes premières sur Terre. Tiens, je rentre de Milan, du Piccolo Teatro Strehler, où nous avons joué la pièce traitée dans «La loi du rêveur». Donc le rêve s’est réalisé, du moins a-t-il changé de coefficient, il a donné l’impulsion à une résurrection de Federico Fellini, Nino Rota, etc. Dans la salle, le spectateur est devenu acteur.

Provoquer l’irruption de la fiction dans le réel, fantasme d’écrivain?
Et de toujours. Enseignant, je me suis souvent trouvé face à des cas de refus radical d’écriture. J’avais trouvé cette thérapie. Sans jamais prononcer le mot «écrire», je demandais à mes élèves de noter leurs rêves. Et tous m’ont ramené un papier. Depuis l’inconscient, ces ados avaient réintroduit l’écriture en sa fonction première: faire savoir. L’école a dénaturé cet acte, en ne s’intéressant qu’à l’orthographe et la ponctuation.

Pourquoi, chez vous, l’écrit a-t-il des formes si diverses?
La profusion vient de l’enthousiasme. Dans les années 70, quand j’ai commencé la saga des Malaussène, je produisais de l’histoire avec force. Voyez, encore aujourd’hui dans la vie, je ne peux jamais m’empêcher de débiter des histoires! L’écriture est née d’une compensation à ma «non-identité» scolaire. J’ai passé mon bac à plus de 20 ans, puis, autodidacte, vécu différentes révélations.

«Toutes les autofictions sont rêvées, sauf que leurs auteurs ne veulent pas le savoir»

Daniel Pennac, homme de lettres

La Série Noire, par exemple?
Oui, ces écrivains «métaphorants», Chandler, Charyn ou Hammett, qui procèdent par images. Proches de la litote poétique, leurs métaphores concentrent le récit implicite. Ils m’ont donné l’envie, au contraire des Américains du réalisme social, comme William Burnett dont j’adore pourtant «Quand la ville dort».

Du roman noir au pamphlet, y a-t-il de l’opportunisme à changer de casquette?
Par mon métier dans l’Éducation nationale, j’avais à transmettre des connaissances codées par l’institution et la science qui en découle, à apprendre à être un passeur. Mes classes étaient souvent peuplées de gosses en grande difficulté, sous surveillance judiciaire parfois. J’ai pu communiquer avec eux en tablant sur mon propre ressenti à leur âge. Ce rejet violent, castrateur, s’est métamorphosé en pratique pédagogique.

Voilà un Pennac, il y a en d’autres, ici, un rêveur dans le coma.
Parce que je cultive la curiosité de mes étonnements. Comme chez Fellini, dévoilé soudain abominablement sexué dans ses chimères. Dès que vous notez un rêve, ce transit même change sa nature. Déjà, faut se réveiller! D’inconscient, le rêve devient résultat. Et je m’en suis parfois trouvé scié! Federico déconnait tant sur ce terrain que son psy, estomaqué, lui avait dit: «Mais Monsieur Fellini, pouvons-nous travailler sérieusement?» Son drame, d’ailleurs, fut, vers la fin, de perdre le sommeil, drogué par les barbituriques. Or, c’était l’essence de son œuvre.

Quel rapport entretenez-vous avec la psychanalyse?
Je me fous absolument du sens de mes rêves. Ce qui me pousse, c'est la curiosité narrative, pas l’interprétation. En l’occurrence, dans ce livre, je voulais voir jusqu’où je pouvais tirer le fil de la pelote, sur combien de pages, de chapitres.

Vous parlez d’autofiction rêvée. C’est-à-dire?
Mais toutes les autofictions sont rêvées, sauf que leurs auteurs ne veulent pas le savoir et préfèrent poser en dénonciateurs de ceux qui ont causé leur mal être. Comme disait Fellini, «tu rêves mon ami, tu rêves!»

Ne cultivez-vous pas ce fantasme d’une mère qui aurait été une assistante du maestro?
Je vous raconte une histoire de ma mère, inédite je crois. Elle me disait avoir eu une femme de ménage, Fernande, au physique de Betty Boop, qui séduisait tous les hommes du village. À chaque nouveau mec, ses volets changeaient de couleur. Un jour, ma mère lui dit: «J’ai très peur de vous trouver un jour assassinée par une épouse jalouse». Fernande l’a alors entraînée vers notre bibliothèque: «Madame Pennacchioni, vous avez les livres, laissez-moi les hommes». Alors costumière à Cinecittà, pourquoi pas!

Créé: 08.02.2020, 18h02

En dates

1944 Naît à Casablanca, cadet de quatre, père futur général «mais connaisseur de Mallarmé, de poésie», mère couturière qui s’interdit une carrière artistique «à cause d’une éducation bourgeoise corsetée».

1985 «Au bonheur des ogres» lance la saga Malaussène, cinq romans à ce jour.

1995 Se consacre à 100% à la littérature et au théâtre.

2007 «Chagrin d’école», prix Renaudot; son aîné Bernard meurt, il le raconte dans «Mon frère» en 2018.

2010 Écrit deux «Lucky Luke».

2012 «Ernest et Célestine», scénario.

2014 «Journal d’un corps» adapté par Manu Larcenet en BD.

2017 Reprend la série Malaussène.

2018 Vit dans le Vercors avec Minne, sa femme depuis plus de trente ans. «Je l’ai vue, c’était elle, elle ne marche pas sur terre, elle lévite...»

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