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Les flibustiers du rêve américain

Ecrivain du monde, Michel Le Bris remonte le roman-fleuve de «Kong». Ou la naissance d’un mythe qui explique tout le 20e siècle.

Présent à Morges ce week-end à l'occasion du Livre sur les Quais, Michel Le Bris, 73 ans, s’amuse du souvenir d’un séjour en Suisse. «Un dimanche à Genève, dans la ville désertée, je traverse hors des clous. Un quidam désolé de ma frivolité française, m’interpelle: «Téméraire!» Téméraire, le qualificatif colle aux semelles de vent du Breton, homme de lettres, philosophe, aussi étonnant voyageur que le Festival qu’il a fondé à Saint-Malo en 1990. D’un titre laconique, Kong, il barre le roman-fleuve de la rentrée. Toute son expérience s’y engouffre, rejoignant son idée de «la littérature-monde». Ses héros, survivants de la Première Guerre, les Américains Schoedsack et Cooper, guident dans le siècle, des tranchées d’épouvante à l’usine à rêves hollywoodienne. Conversation au grand large à Morlaix.

Vous attendiez-vous à un si long voyage avec King Kong?

Non, il y a 8 ans, j’avance même à mon éditeur: «Je le sens bien sur 350 pages». J’aime avoir la première et la dernière phrase d’un roman, je les avais. En général, la musique m’en vient en marchant au bord de la mer, où je suis né, avec le remue-ménage, l’eau, le vent. Je chevauche les vagues, surfe sur le récit. Et maintenant que le livre est terminé, je me sens comme un coquillage sur la plage.

Vos héros veulent «dire la guerre». A travers eux, vouliez-vous «dire le monde»?

Pour Schoedsack et Cooper, au sortir d’un monde brisé, la guerre de 14-18, il est difficile de sauter dans les années folles, de s’étourdir dans la danse et la musique. Face à tous les codes abolis, ils se sont éprouvés plus grands. Ils veulent filmer cette énigme. Alors ils cherchent à la surface du monde des endroits hostiles, ceux qui forcent leurs habitants à convoquer la meilleure part d’eux-mêmes. Leurs voyages au Moyen-Orient, en Afrique etc. confirment ce sentiment, qui devient pressant dès 1929. Au fond, dans ce compagnonnage, ils sont déjà trois, avec King Kong en creux. Cette force obscure avec le verbe pour lumière.

Le pouvoir du roman serait-il de ne pas être soumis aux faits historiques, d’échapper à ce carcan?

Les historiens ne sont à l’aise que dans la continuité. Or, et c’est le soixante-huitard en moi qui parle, dans Kong, je voyais la verticalité d’une cassure. Là où subsiste la liberté de l’individu. Seul le roman, terre d’ambiguïté, pouvait transmettre ce souffle, parler du mythe qui unit les contradictions dans son énigme.

Est-ce «la littérature-monde»?

Conrad, Melville, ma famille d’auteurs, ne disaient que ça. Gosse, j’avais déjà ressenti cette puissance à la fois créatrice et destructrice. Voyant son film King Kong, Cooper, ce type si réaliste, qui était quand même le caméraman de Mack Sennett, le roi de la comédie, s’avoue soufflé par la beauté du monde. Il a été traversé par les images, au point de se demander si c’est bien lui qui les a faites. Ce film brasse tant, dans une orchestration où le rythme précède le sens.

Comme le free-jazz que vous aimez?

Combien de fois ai-je buté à l’écriture? Je sais quoi dire, ma phrase reste boiteuse, ne sonne pas. Je sais que je me trompe, alors je vais dormir. Le matin, dans le petit carnet que je laisse toujours au bord de mon lit, elle est là, parfaite. Sauf qu’elle dit le contraire de ce que je pensais la veille.

Où le gamin breton que vous étiez allait-il chercher de tels rêves?

Enfant, dans notre petite maison isolée en bord de mer, lors des grosses tempêtes, je voyais les vagues passer au-dessus du muret du jardin. Les cris de ma mère, ma peur… Je me blottissais dans mes livres. Jack London et Stevenson me disaient que je n’étais pas seul.

Et le jazz?

Nous n’avions pas d’électricité, la Chatelaine la gardait pour elle. Sauf dans une maison. Il avait un électrophone Teppaz, quelques disques de Sidney Bechet et Duke Ellington. J’ai été foudroyé net. Ce son se confondait avec le grondement des flots dans une fusion sauvage, tellurique. Là-dessus, en trois minutes, s’élevaient la trompette, le saxo alto… Puis en quittant Morlaix pour Versailles, j’ai découvert les jeunes «baroqueux», le romantisme. J’ai aussi compris Racine, pas celui qui était enseigné au lycée, le vrai.

Est-ce là que naît votre vocation de passeur?

Par mes écrits, oui. Le problème, c’est que j’étais à côté. Notez, dès la naissance, j’étais à côté, puisque ma mère était fille-mère. Ne croyez pas ceux qui vantent le charme des petites communautés, je suis immunisé… Pour en revenir à l’écriture, dans l’après Mai 68, j’étais hors des modes, du Nouveau roman, tout ça.

Vous n’en concevez pas d’aigreur.

Car je crois en la démocratie, ce pari absolument fou de fonder «l’être ensemble» sur l’absolue singularité de chacun. Voyez une chanson parler au plus grand nombre. A l’époque, Bob Dylan disait plus sur l’âme de la jeunesse qu’un édito du Monde. De là, soit je me condamnais à vivre dans mon coin, soit je résistai. J’en ai souvent parlé avec Nicolas Bouvier, qui parfois, n’a pas publié: «J’avais peur d’être blessé», me disait-il. Moi, je voulais croire au poème, et tant pis si en libérant la parole, vous libérez 90% de pure idiotie. Je cherche où me mettre entre l’imaginaire et le monde, pour que la lumière jaillisse dans cet arc électrique.

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