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La folie d'un drogué de politique, de peinture et de littérature rééditée

Noir sur Blanc republie «L’inassouvissement», de l'auteur maudit Stanislaw Witkiewicz, dans sa collection La Bibliothèque de Dimitri.

Non content de s’adonner à l’écriture, Witkacy était aussi peintre et photographe, comme le montre ce double autoportrait.
Non content de s’adonner à l’écriture, Witkacy était aussi peintre et photographe, comme le montre ce double autoportrait.
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«Pour Vladimir Dimitrijevic, «L’inassouvissement» était le premier roman du XXIe siècle», assure l’éditeur Marko Despot, qui a travaillé avec le fondateur serbe de L’Âge d’Homme. Premier titre republié par Noir sur Blanc dans la collection La Bibliothèque de Dimitri après le rachat du domaine étranger de la maison lausannoise (lire ci-contre), l’œuvre exceptionnelle de Stanislaw Ignacy Witkiewicz (1885-1939) avait déjà trouvé les voies du public francophone dans des conditions acrobatiques à la fin des années 1960. «Dimitri avait un grand intérêt pour cet auteur et je travaillais déjà sur son théâtre, se souvient le traducteur et professeur de littérature comparée Alain Van Crugten. Il voulait publier le roman, mais il soupçonnait Gallimard d’être déjà sur le coup.»

Sa suspicion semblait justifiée: après la parution d’un premier tome théâtral réunissant quatre pièces du Polonais, Gallimard en publiait deux de son côté. «Il était furieux et m’a dit: «Si tu es d’accord, on fonce!» J’étais alors en pleine rédaction de ma thèse sur Witkiewicz, mais j’ai traduit l’équivalent de 1000 pages de tapuscrit en dix mois.» Près de cinquante ans après ce travail effectué dans la précipitation, Alain Van Crugten s’est remis au travail avec enthousiasme, reprenant la traduction de ce roman inclassable, éruptif et intellectualisant, au baroquisme expressionniste relevant autant de l’anticipation sociopolitique que d’un traité d’esthétique de la fin des temps.

«J’ai pu refaire entièrement la traduction, éliminer des erreurs, des répétitions, et adapter au français les noms grotesques qu’attribuait Witkiewicz à ses personnages – ce qui donne par exemple «Salopinovitch» –, ce que je n’avais pas eu le temps de faire à l’époque.» Ce spécialiste de l’écrivain s’est surtout replongé avec délices dans les «fulgurances» et les «folies» d’un artiste qui se rêvait philosophe et prophétisait l’anéantissement de l’humanité par son automatisation vingt ans avant «1984» d’Orwell. À travers le parcours de son héros, Genezyp Kapen, «L’inassouvissement», publié en 1930, attise les derniers feux d’une société crépusculaire, vouée à une extinction programmée sous le poids conjugué du fascisme et du communisme.

«Ce roman est à placer dans la lignée du roman psychologique du XXe siècle, mais ses dimensions anticipatives et philosophiques lui confèrent une originalité sans équivalent, poursuit Van Crugten. Pour Witkiewicz, le fascisme nie toute idée de justice, le communisme broie l’individu dans la masse et la démocratie est menteuse... L’humanité se situe dans l’antichambre de la catastrophe, en raison de son oubli des trois piliers de la métaphysique que sont la religion, la philosophie et l’art.» Du point de vue du Polonais, la religion ne consiste plus que de «gestes sans signification», la philosophie de «recettes pour vivre heureux, tant est que cela soit possible» et l’art subsiste encore, mais dans un état proche de l’agonie, avec des créateurs réduits à l’état d’«animaux enfermés dans un zoo».

Le roman comme fourre-tout

Pour le Polonais fantasque – peintre, théoricien de la «forme pure», photographe, dramaturge –, le genre du roman ne s’apparentait pas à de l’art, mais plutôt à un fourre-tout où caser des considérations de toutes sortes, des plus loufoques aux plus sérieuses. «Il se lance dans le roman quand il se décourage du théâtre après avoir écrit plus de 20 pièces et qu’il ne s’adonne plus à la peinture qu’en tant que gagne-pain.»

C’est pourtant par sa production dramaturgique qu’il sera sauvé de l’oubli dans la Pologne d’après-guerre. Considérées comme anticommunistes, ses fictions étaient frappées d’interdit alors que, dans les cercles des cabarets et du théâtre, son œuvre pouvait vivre plus librement, influençant d’ailleurs Tadeusz Kantor. Et jusqu’à aujourd’hui, puisque le metteur en scène lausannois Gianni Schneider prépare pour 2020 sa pièce «Les cordonniers», après avoir déjà donné des versions de «La pieuvre» et de «La locomotive folle». «J’adore son écriture décousue, brutale, sans aucune civilité», revendique l’homme de théâtre épris de l’«absurdité» witkacienne.

Quant à la firme de portraits de Witkiewicz, l’entreprise de peinture qu’il crée après avoir déposé ses idéaux «métaphysiques», elle en proposait de cinq sortes: du plus cher, ressemblant avec embellissement, au moins cher, un portrait psychologique qu’il réalisait selon son envie!

Peyotl, cocaïne... et hémorroïdes

Les arts – et leur déclin – sont évidemment abordés dans «L’inassouvissement», mais aussi les drogues, domaine détaillé dans son ouvrage «Les narcotiques». Alain Van Crugten rappelle d’ailleurs que, parmi les entrées peyotl, cocaïne, éther et morphine de ce répertoire, on trouve aussi la gymnastique et les hémorroïdes… En filigrane de son roman, l’influence de la psychanalyse est également prégnante. «Il était réticent à en parler, un peu comme les ivrognes avec l’alcool, mais il avait consulté un disciple de Freud dès avant 1910 et il est probable qu’il souffrait de ce qu’on appelle aujourd’hui la bipolarité, alternant les phases de profonde dépression avec celles de grande euphorie.»

En 1939, lorsque l’Allemagne envahit la Pologne, le 1er septembre, il fuit en direction de la Biélorussie. Le 17 septembre, les Soviétiques attaquent à l’est… Selon le témoignage de la jeune femme qui l’accompagne, le philosophe un peu aigri y voit la confirmation de ses prédictions: le fascisme et le communisme marchent bien la main dans la main vers les mêmes fins. Convaincu de la défaite de l’esprit, il se donne alors une mort presque logique…

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