François Debluë, prix littéraire suisse pour sa «Seconde mort de Lazare»

DistinctionL’écrivain vaudois est distingué pour son dernier récit, qui ressaisit le personnage évangélique du fameux ressuscité.

François Debluë, seul prix littéraire fédéral romand de cette volée 2020.

François Debluë, seul prix littéraire fédéral romand de cette volée 2020. Image: PHILIPPE MAEDER

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Dans sa maison perchée dans les vignes de Rivaz, l’écrivain François Debluë vit dans un autre temps que celui des honneurs mondains. Celui qui fréquente avec assiduité les allées de la poésie n’est pas insensible au Prix littéraire suisse que lui vaut son dernier récit en prose, «La seconde mort de Lazare», chroniqué en mai dernier par «24heures». Mais la distinction aura de la peine à le détourner de pensées plus graves, plus intimes. N’a-t-il pas sous-titré son livre «Rêverie», manière d’en marquer autant le caractère personnel que la confection sans contraintes? Sans oublier de lui permettre de se soustraire à la catégorie du roman, auquel il ne croit pas.

Revenir au cœur de l’élaboration de cette œuvre parue en mars 2019 aux Éditions L’Âge d’Homme ne lui pose par contre aucun problème. Dans sa cuisine où s’invite la lumière argentée de janvier, on sent que ce texte palpite encore en lui dans son mystère, opposant à la lecture cette résistance faite d’opacité et de simplicité qui en prolonge les interprétations. «Je ne suis pas bibliste, mais je me suis fait un jour la réflexion que Lazare avait dû mourir deux fois… Cette seconde mort ouvrait un espace immense pour ma rêverie. Je n’avais plus qu’à la suivre.»

Mais rêverie ne signifie pas fantaisie pour autant. François Debluë n’a pas beaucoup lu avant de se lancer dans une rédaction de plus de deux ans, avançant par tableaux, par épisodes, sans forcément suivre un fil chronologique. «J’avais lu Ernest Renan (ndlr: auteur notamment d’une «Vie de Jésus») et je me suis plongé dans «La Vie quotidienne en Palestine au temps de Jésus» de Daniel-Rops – ce qui ne m’a pas empêché de commettre une erreur en faisant tomber des tomates des paniers d’un âne (ndlr: le fruit, d’origine américaine, n’était pas cultivé à l’époque de Lazare)! Mais la plupart des lectures, je les effectue maintenant seulement, par curiosité. Je ne voulais pas me laisser influencer.»

De toute façon, s’il y a bien eu des auteurs pour s’intéresser au devenir de Lazare après la mort du Christ, ils ne sont pas légion. L’auteur avait donc toute latitude d’imaginer le survivant, l’ami de Joshua rappelé à la vie. «Ce qui me frappait chez lui, c’est qu’il ne vivait pas d’ascension, ni de rédemption. Je le rêvais attentif à sa solitude, vivant au milieu de beaucoup de silence.»

Outre qu’elle conduit le Christ sur la croix par le fait d’autorités religieuses juives effarées par un thaumaturge qui se joue de la mort elle-même, sa résurrection le met à distance des autres et de lui-même: Lazare peine à comprendre le sens de ce qui n’est pas tout à fait une nouvelle naissance. «Un doute demeure»: l’épigraphe que l’écrivain avait choisie pour «Conversation avec Rembrandt» de 2006 pourrait s’appliquer, même si celle qu’il a choisie ici penche plutôt du côté de l’expiation, en écho au destin christique: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?»

Mais «La seconde mort de Lazare» ne verse pas dans le byzantinisme métaphysique en récit pétri de considérations humaines, trop humaines, adoptant d’ailleurs le point de vue de son personnage travaillé d’une culpabilité sourde. François Debluë avance le terme d’anthropologique pour décrire sa façon de travailler un mythe peu fréquenté. Terrestre, assurément. Lazare vit même une seconde jeunesse, avant de reprendre, à nouveau, son chemin vers les ombres.

«Il y a beaucoup de violence dans ce monde, comme dans le nôtre», précise l’écrivain qui ne s’imaginait pas réécrire le récit de la Passion. Si Lazare retrouve les bonheurs de la sensualité, ils ne le mèneront pas au paradis, mais au sang de la lapidation de la femme aimée. Sa vie surnuméraire, presque infligée, ne prend en effet pas les apparences du salut. Survivre à une épreuve est un lot très commun. François Debluë en donne une belle métaphore.

Créé: 14.01.2020, 11h30

Sibylle Berg reçoit le Grand prix

Les autres lauréats, dont un prix spécial de traduction à Marion Graf

L'écrivaine zurichoise Sibylle Berg poursuit sa moisson de prix entamée en 2019. L'auteure et journaliste a reçu mardi le Grand prix suisse de littérature 2020, doté de 40000 fr, pour l'ensemble de son oeuvre. Auteur de quinze romans ainsi que de nombreuses pièces de théâtre et de théâtre radiophonique, Mme Berg, née en 1962 en Allemagne de l'Est, a reçu pour son dernier roman, «GRM Brainfuck», le Prix Suisse du livre 2019 et pour sa dernière pièce, «Hass-Triptichon – Wege aus der Krise», le prix autrichien Nestroy de la meilleure pièce de théâtre 2019. Son premier roman a été publié en 1997, une année après son arrivée à Zurich.

Le jury a également décerné un prix spécial de traduction, remis une année sur deux, à Marion Graf. Elle compte parmi ses faits d'armes la traduction en français des oeuvres de Robert Walser pour les Éditions Zoé. Elle a également traduit de nombreux romanciers et poètes alémaniques et russes.

Par ailleurs, le jury a désigné les lauréats des Prix suisses de littérature, d’un montant de 25000 fr, pour des ouvrages parus en 2019. En plus de François Debluë sont primés: Flurina Badel avec «tinnitus tropic, poesias», Doris Femminis pour «Fuori per sempre», Christoph Geiser pour «Verfehlte Orte. Erzählungen», Pascal Janovjak pour «Le Zoo de Rome», Noëmi Lerch pour «Willkommen im Tal der Tränen» ainsi que Demian Lienhard «Ich bin die, vor der mich meine Mutter gewarnt hat». Les prix seront remis le 13 février à Berne en présence du conseiller fédéral Alain Berset. ATS

Bio express

1950 Naissance à Pully le 4 mars. Il est le neveu de l’écrivain Henri Debluë (1924-1988) 1975 Enseigne au Gymnase de la Cité où il croise Jacques Chessex. 1979 Publie son premier ouvrage de proses brèves, «Lieux communs» à L’Âge d’Homme. 1989 «Judith et Holopherne», poèmes chez Empreintes. 1990 Prix Michel Dentan pour «Troubles fêtes». 1999 «Les Saisons d'Arlevin», poème de la Fête des vignerons de cette même année. Prix Schiller pour «Figures de la patience». 2004 Prix Schiller pour l'ensemble de son œuvre. 2006 «Conversation avec Rembrandt» aux Éditions Seghers. 2012 «Fragments d'un homme ordinaire», roman (!). 2013 Prix Édouard-Rod pour l'ensemble de son œuvre. 2016 «Nouvelles Fausses Notes». 2019 «La seconde mort de Lazare», rêverie. 2020 Prix littéraire suisse.

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