Comment Frédéric Pajak lit, édite, écrit et dessine

Prix des lecteurs 6/6L’auteur du monumental et remarqué «Manifeste incertain» dit procéder avec méthode. La semaine est bien remplie.

Frédéric Pajak.

Frédéric Pajak. Image: pascal frautschi

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C’est par le sang que Frédéric Pajak dessine. Au nom du père, du grand-père, du cousin de son père, du frère de son grand-père… «Beaucoup de peintres dans ma famille, des paysans, des gens modestes, mais beaucoup de peintres, d’assez bons peintres, mais qui ne se sont pas fait connaître.» A l’exception d’une arrière-grand-mère estampillée impressionniste polonaise. La famille de Pajak a, comme tant d’autres, quitté la Pologne pour descendre dans les mines françaises.

Frédéric, on le sait, est assis entre France et Suisse. Il vit à Paris. La fréquentation assidue des textes l’a mené jeune aux mots. Le bon larron, son premier roman, écrit à 22 ans, a été publié à 29 ans, voilà une trentaine d’années. «Il y a beaucoup de mots là-dedans. Ce livre est un peu puéril, pas forcément mal écrit, mais contient trop de mots compliqués.»

Assoiffé de pages, Pajak piste la pensée des autres à la petite cuillère. Il ingurgite beaucoup avant de recracher. Sa mastication passe par un système accompli de notations compilant les trouvailles, renforçant ou émoussant les intuitions. Puis se forme un jus, une matière à manifeste. Le Manifeste incertain est un vaste projet de neuf volumes qu’il met à jour goulûment, surprenant ses lecteurs. L’étonnement passe d’abord par la forme, ce mélange particulier d’images et de pages écrites, un système poli par une longue pratique qui singularise son œuvre.

«Je lis énormément et je prends des notes. Je les dicte, engageant quelqu’un pour les taper. J’ai toujours procédé ainsi, c’est un gain de temps: en une journée, je parviens à transcrire un livre de 800 pages. Ce qui me permet de savoir exactement ce qui m’y intéresse. Je lis facilement entre 10 000 et 15 000 pages, mais je ne compte pas, pour un volume du Manifeste.»

Frédéric Pajak dessine en dernier. Longuement, des jours entiers, frénétiquement, à en perdre haleine… comme un dératé. «Je sais ce que je dois dessiner, parfois je change le texte en fonction des dessins. Chaque fois qu’il y a de la nature, c’est fait d’après nature. J’utilise aussi des photos. L’idéal est de posséder une dizaine de photos pour un dessin afin de ne pas en être trop proche. Cela ne me dérange pas de reprendre un portrait connu, de le redessiner. Je change alors un peu la lumière… des choses comme ça. Il me faut entre un mois et demi et deux mois pour réunir les dessins d’un livre.»

Qu’il saisisse Nietzsche à la gorge, qu’il recueille Walter Benjamin au bout du chemin tel un vieux frère, qu’il suce Gobineau jusqu’à la moelle, jusqu’à le faire accoucher de son trouble devant l’inégalité des races humaines, Pajak n’a de cesse d’essorer les pensées de ses pères littéraires. «Ecrire me prend davantage de travail, car il y a la lecture et parce que je n’écris pas d’un premier jet. Je retravaille beaucoup. C’est assez méthodique: ce n’est pas une improvisation.»

Il avance sous ses casquettes multiples (graphiste, illustrateur, caricaturiste, polémiste, peintre et poète), chien fou, travailleur acharné, horloger de complications ou tout simplement râleur, ami du goût fustigeant la soupe télévisuelle. Se posant en chercheur, il convainc par la richesse de la matière à laquelle il tisse avec une liberté éprouvée son regard sur le monde. Comme cela ne saurait suffire, Frédéric Pajak est aussi éditeur de dessins, une profession inventée par et pour lui, un poste aux Cahiers dessinés qui l’occupe la plus grande partie de la semaine.

Le tome IV du Manifeste incertain pour lequel il concourt revient sur «la liberté obligatoire» et démonte, comme on le fait d’un moteur, Gobineau «l’irrécupérable». Devrait suivre Van Gogh, qui a découvert un jour le roseau pour dessiner. Pajak, lui, devrait adopter, c’est une nouveauté, des plumes de bécassine.

Lausanne, Cercle littéraire La Rencontre de samedi (11 h) est complète Le Manifeste incertain (IV) La liberté obligatoire, Gobineau l’irrécupérable Editions Noir sur Blanc (24 heures)

Créé: 29.02.2016, 20h21

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