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Avec «Frère d’âme», Diop donne parole à un poilu d’outre-tombe

En lice pour les Goncourt et autres décorations, le prof d’université mitraille les tranchées. Premier roman.

Court, explosif, «Frère d’âme», c’est de la bombe en cette rentrée littéraire. Le soliloque est murmuré à hauteur d’homme, depuis les tranchées de la Première Guerre mondiale. Dans cette boucherie, le romancier David Diop déroule sans ciller les intestins de destins viscéraux. Dans sa narration complice, enveloppante, émane encore l’odeur fumante du sang des Toubabs et des Chocolats. «Comme dit le capitaine.» Le héros Alfa Ndyaye se morigène de n’avoir pas pu achever «comme un mouton de sacrifice», son ami Mademba Diop malgré ses trois suppliques. Son corps noir gît, éventré par «l’ennemi aux yeux bleus», un pantin désormais qui perd sa bourre sanglante dans un cloaque infâme, boyaux gluants qu’Alfa repousse vers ses os de malingre.

Les frères d’armes portaient en bandoulière leurs 20 ans, coupe-coupe africain dans une main, fusil réglementaire français dans l’autre. Condamné à vivre désormais le grand massacre en solitaire, Alfa en collectionne des trophées, soit les mains coupées de ses ennemis. Ses camarades applaudissent d’abord cette sinistre habitude qui rajoute à son prestige de féroce soldat-sorcier. Puis s’en détournent, gênés par ce manque de civilité. «La France du capitaine a besoin que nous fassions les sauvages quand ça l’arrange.» Le survivant découvre l’héroïsme à géométrie variable. Proie ou chasseur, sauvage ou civilisé, l’œil de l’autre tranche.

Alfa Ndyaye décide alors de s’émanciper de ses chefs, de ses collègues et même de ses victimes. Et surtout, de taire ses opinions intimes. Le guerrier au cœur de lion s’en ira danser en silence des vaudous mortifères sur le ventre des nations, il n’en pense pas moins. Le sagace ruse, stratège. «La France du capitaine a besoin de notre sauvagerie et nous sommes obéissants, moi et les autres, nous jouons les sauvages. La seule différence entre mes camarades les Toucouleurs et les Sérères, les Bambaras et les Malinkés, les Soussous, les Haoussas, les Mosis, les Markas, les Soninkés, les Sénoufos, les Bobos et les autres Wolofs, la seule différence entre eux et moi, c’est que je suis devenu sauvage par réflexion.»

«Frère d’âme» pète à la figure en ce centenaire de l’Armistice. Car au premier roman, son auteur privilégie une voie singulière. David Diop n’agite pas les oripeaux et les drapeaux d’un héroïsme pur et dur, façon anciens combattants. Pas plus ne milite-t-il dans une croisade raciale pour une quelconque réhabilitation des soldats africains oubliés sur le front français. Son tirailleur sénégalais, engagé pour «sauver la mère patrie» en 1914, promis à rentrer au pays en «grand quelqu’un», raconte une tout autre histoire. Souvent, la fable perverse semble invoquer un rituel barbare millénaire aux incantations sacrées. Un cérémonial antique où d’ailleurs, dans une transe fiévreuse, Eros s’invite bientôt pour s’unir à Thanatos. Car Alpha a tailladé une main de trop, qui a poussé son capitaine à l’expédier se faire soigner à l’Arrière. «Frère d’âme» délire dans un monde autrefois merveilleux, transpire l’hallucination, la sensualité d’une femme, l’extase des souvenirs. La tragédie semble consommée.

Elu par les jurés des Prix Goncourt, Renaudot, Femina et autres Medicis, David Diop pose en prodige de la rentrée. Avec une assurance de quadra universitaire, le prof nomme la guerre dans sa littéralité la plus primaire. Comme son héros, le romancier sait en occasions concises taire ses pensées. Au temps pour lui. Quand il escamote cet esprit de troupe, ce souci de l’intrigue conventionnelle, la furie humaine suinte sous ses phrases avec une efficacité martiale. «À l’origine de mon roman, il y a ces lettres de poilus rassemblées par un historien, chargées d’une telle émotion que j’ai toujours pensé écrire un livre dont le personnage principal serait un tirailleur sénégalais», explique David Diop. Pourtant, il n’existe aucune trace de cette correspondance chez les combattants afro-français.

«Frère d’âme», David Diop, Éd. Seuil, 175 p.

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