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«Même à notre âge, Rebus et moi, ça fait deux!»

Il y a plus de trente ans, Ian Rankin se rêvait prof de lettres ou musicien. Via son héros, l’Écossais a réalisé ses fantasmes.

Ian Rankin partage beaucoup avec John Rebus. «Mais je suis beaucoup plus heureux que lui, j’ai une femme et un chien!»
Ian Rankin partage beaucoup avec John Rebus. «Mais je suis beaucoup plus heureux que lui, j’ai une femme et un chien!»
Getty Images

De passage au dernier festival Quais du polar à Lyon, l’Écossais Ian Rankin retrouvait presque quelques mots de français. «J’ai quand même habité six ans dans le Périgord, s’enorgueillit l’écrivain. C’était une idée de ma femme, notre période baba, retour à la terre, si on veut… Pour les Londoniens que nous étions, le Sud-Ouest d’alors, c’était le nirvana, pas cher, tranquille. Là-bas, je cultivais des salades et des choux, j’étais expert en débroussailleuse, pote avec les paysans du coin. Ça a pas mal fonctionné. La preuve, j’y ai écrit cinq, six romans de Rebus et nous y avons fait deux gamins.» Une ombre légère passe. «Puis une forme d’autisme a été diagnostiquée chez un de mes enfants, alors nous sommes rentrés.» Dans une intimité à vif avec son créateur, l’inspecteur John Rebus va éponger ce drame, Ian Rankin lui prêtant alors une fille handicapée. Depuis trois décennies, ces complices de papiers réécrivent ainsi leur existence, celle d’Edimbourg aussi, des riches malfrats aux loubards, des huiles au pouvoir à la classe ouvrière. Mais dans «Le diable rebat les cartes», 21e enquête du flic légendaire, Rebus tente d’arrêter de fumer. Diagnostic.

Vous aviez mis Rebus à la retraite. Comment gérez-vous son âge?

En 1987, à ses débuts, il avait 40 ans. En 2007, je l’avais mis à la retraite pour m’en débarrasser durant 5 ans. Quand je l’ai réactivé, j’ai décidé de ne pas lui infliger ces années supplémentaires. Ça me semblait logique car, avouez, 70 ans pour un détective, c’est trop vieux! Et puis à Edimbourg, il y pas mal d’inspecteurs bénévoles retraités qui bossent sur dans l’unité des «cold cases».

Son ennemi «Big Gerr» Cafferty mûrit aussi. Ça vous amuse, non?

Revisiter les personnages de la vie de John Rebus en leur donnant un petit coup de vieux, ça collait bien à mon état d’esprit. Vous savez, ces matins où vous vous demandez si vous faites encore la différence, si vous comptez encore. Cafferty et Rebus me servent à regarder le monde, et celui-ci change si rapidement.

Au fond, vos héros donnent-ils une sorte de météo sociopolitique?

J’essaie. Dans les derniers romans par exemple, Cafferty se montre très excité par le Brexit. Car la rupture avec l’Europe signifie pour lui de nombreuses opportunités de trafic! Par contre, Rebus reste réticent. Tout changement contrarie sa nature, lui qui fréquente depuis toujours les mêmes bars, boit les mêmes bières. Et son âge n’arrange rien.

Vous, que pensez-vous du Brexit?

J’y vois une grosse erreur, et même une entreprise dangereuse à notre époque, dans le chaos du monde. Au lieu de se polariser sur des extrêmes, l’Europe devrait constituer un noyau, centre où les opinions politiques se débattent, où les décisions se prennent. Mais je ne suis pas un romancier à messages, dans mes intrigues, j’injecte juste un peu de politique.

Et de Rolling Stones, période «Black Blue», Hendrix, Joy Division, Cohen entre autres références musicales.

À 18 ans, guitariste et chanteur, je rêvais de faire carrière. Je joue encore aujourd’hui. Nous avons reformé le groupe Best Picture, déjà sorti un single en vinyle! Mais je ne serai jamais un pro. Les attaches musicales de Rebus, c’est ma manière de m’arranger de ma frustration.

Par contre, pourquoi avoir allégé les citations littéraires sophistiquées?

Je ne pensais pas écrire des polars quand j’ai commencé. Pour le doctorant en lettres modernes que j’étais, cela aurait signifié la ruine morale! J’étais amoureux de la littérature, des philosophes, je voulais écrire sur toutes les couches sociales d’Edimbourg, politiciens, magistrats, caïds etc. J’ai hésité avec un journaliste, j’ai choisi un flic. Car par nature, le capitalisme génère les actes criminels. Et je voulais comprendre ce mécanisme. Pour le défi aussi. Rebus m’obligeait à veiller à l’authenticité des intrigues, de la procédure. Puis, peu à peu, les détails de la vie réelle, les gags du quotidien, les accidents du destin, son tempérament aussi, ont pris le dessus. John Rebus aussi a évolué.

Jusqu’à pousser Shakespeare et autres Dostoïevski vers la sortie.

Je dois avouer qu’avec mes grandes ambitions universitaires, j’avais tendance à en rajouter dans la citation sophistiquée. Même moi, par boutade, je dis volontiers qu’en relisant ces textes de jeunesse, je ne comprends pas tout. À l’époque, j’étais tellement déçu de ne pas voir mon œuvre prise au sérieux. Je m’y suis accoutumé. Encore aujourd’hui au Royaume-Uni, la littérature policière n’est pas considérée. Tiens, un récent classement de l’influent Times Literary Supplement recensait les trente meilleurs romanciers du moment. Pas un écrivain de polar n’y figure! Chez nous, le genre «crime fiction» reste du pur divertissement, longtemps accroché à sa reine Agatha Christie, aux intrigues Cluedo. Bon… depuis 1995, dans le théâtre, le cinéma, il y a sans doute eu une ouverture toujours plus marquée de l’intelligentsia vers la classe ouvrière. Et la figure du détective vient de là.

Rebus est-il votre alter ego?

Pas du tout! Comme lui, j’ai les genoux pourris, les oreilles qui sifflent, des lunettes de lecture et je suis trop gros. Je sens un processus à l’œuvre, d’autant plus que je suis obligé de scruter Rebus pour décrire ses mues. Et j’ai arrêté de fumer comme lui, je compte mes bières, je fais attention. Ma femme me répète que je ne suis pas immortel. Jadis, c’était un type à poigne, un dur athlétique. Faut dire qu’à ses premières sorties, je n’avais pas 30 ans, je pouvais assumer!

Comment y pensez-vous, alors?

Comme à mon psychothérapeute. Sans schizophrénie. J’y vois plutôt la possibilité d’une catharsis, j’ai des conversations très intéressantes avec M. Rebus sur la politique, la vie, l’amour. Mais nous tombons rarement d’accord. D’ailleurs, il a toujours réponse à tout. Moi, en général, c’est le lendemain que me vient la répartie qu’il aurait fallu sortir.

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