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Un géant américain à Oron-la-Ville

Richard Russo, romancier auréolé du Prix Pulitzer et scénariste fidèle de Paul Newman, s’invite dans nos campagnes.

Richard Russo, fin chroniqueur de la classe moyenne américaine, géant des lettres de passage dans La Broye le week-end prochain.
Richard Russo, fin chroniqueur de la classe moyenne américaine, géant des lettres de passage dans La Broye le week-end prochain.
SAMUEL KIRSZENBAUM/DR

Pour paraphraser son œuvre, Richard Russo visitant la librairie d’Oron-la-Ville, c’est un peu comme si Paul Newman venait donner des autographes dans un petit cinéma perdu de North Bates, au bord de la Mohawk. L’image peut surprendre mais après tout, la star aux yeux bleus fut l’ami de l’écrivain, et la bourgade de North Bates, État de New York, cadre plusieurs de ses romans. Russo, 60 ans, géant égal à John Irving ou à Richard Yates, trop méconnu en Europe, a capturé l’essence du mâle, et pas seulement yankee, avec une finesse rare. Qu’il scrute le bobo ou l’ouvrier, l’universitaire ou l’artiste, l’auteur sait cristalliser un profil en un détail. Dans «Trajectoire», recueil de quatre nouvelles, la magie opère avec un charme persuasif. Richard Russo l’avoue, avant Oron-la-Ville, il ne connaissait la Suisse que par quelques heures passées à Zurich. Sûr que cet amoureux des humbles, Prix Pulitzer, scénariste à trois reprises pour son ami Newman, va adorer canoter sur la Broye.

Dans «Trajectoire», le romancier évoque la star à mots couverts. «Un type d’une gentillesse intense. Nous n’étions pas intimes mais nous avons tourné ensemble durant dix ans (ndlr: «Nobody’s Fool» et «L’heure magique», de Robert Benton, «Empire Falls», de Fred Schepisi). Il ne manquait jamais de me téléphoner à la sortie de mes livres, ou quand j’ai eu le Pulitzer (ndlr: en 2002, pour «Le déclin de l’empire Whiting»). Je l’entends encore me féliciter, «Sacré crack!» répétait-il comme un vieux pote. Je ne sais pas comment il s’était débrouillé pour me joindre en passant devant le «New York Times», etc. C’est sans doute ça d’être Paul Newman.» Dans sa nouvelle, Richard Russo retrace ce lien curieux qui s’installe entre un scénariste et un comédien. «Jusqu’au jour où il m’a appelé pour m’annoncer sa retraite. Personne ne savait alors qu’il était si malade. Mais nous avons pourtant continué à converser avec bonheur. Paul a vraiment fait ma carrière.»

«Je me prenais pour une sorte de Raymond Chandler, je me voyais écrire des romans noirs, des polars. Mais je n’y connaissais rien, ni en matière de crime ni de sexe d’ailleurs» Richard Russo

Pas au point néanmoins de se laisser happer par les sirènes californiennes. «Oh non, je suis un romancier avant tout. Si un producteur a besoin de moi, il doit me mettre dans l’avion pour Los Angeles. Je tiens à mon ancrage dans le Maine, sur l’autre côte des États-Unis, où je vis avec ma femme», précise-t-il. Son œuvre le rappelle avec constance, Richard Russo est persuadé que l’homme est façonné par son terroir. «C’est la leçon ultime qui m’a permis de devenir écrivain. Jeune homme, j’ai grandi dans une banlieue obscure de New York. Je n’avais qu’une hâte, me tirer dans une université de l’Arizona, à des milliers de kilomètres. Pour moi, c’était un peu comme le programme de protection des témoins, la planque parfaite. Je voulais changer d’identité, être neuf, autre. Durant mes études, l’affaire a roulé. C’est ensuite que tout s’est gâté, quand peu désireux d’enseigner, j’ai eu des velléités littéraires.» Et de raconter avec humour ses piètres débuts. «Je me prenais pour une sorte de Raymond Chandler, je me voyais écrire des romans noirs, des polars. Mais je n’y connaissais rien, ni en matière de crime ni de sexe d’ailleurs! Grâce à un prof, j’ai alors eu «la» révélation. Je ne pouvais écrire que sur ce que je connaissais. Ça m’a libéré. Plus je savais qui j’étais, plus je me souvenais d’où je venais, plus il m’était possible d’inventer qui je n’étais pas.»

L’autre déclic viendra aussi de la littérature policière, à travers la figure de l’immense Ross McDonald (1915-1983), créateur du privé Lew Archer. «En fait, McDonald est le pseudonyme de Kenneth Millar. Sous ses apparences de Californien, cet écrivain de polar était d’origine canadienne, et il a été éduqué en Angleterre. Lui aussi s’est réinventé dans un nouveau personnage! Ross McDonald, c’était son programme de protection des témoins à lui, sauf qu’il a mieux réussi que moi.» La découverte ne cesse de l’enchanter. «J’ai même déniché, il y a peu, toute une correspondance entretenue avec la romancière classique Eudora Welty. Ils se respectaient énormément en tant qu’auteurs mais plus que tout, ils partageaient une passion pour l’ornithologie.»

La plupart du temps, l’écrivain se consacre lui aussi à de drôles d’oiseaux, les spécimens les plus torturés de la classe moyenne américaine, mâles de préférence. «Moi, expert du quinqua mûrissant sa crise existentielle? Quelle promotion, hein! Je mets au jour ma petite personne en parlant de moi. Du moins, je réalise la perception que les lecteurs, français ou suisses, peuvent avoir de moi. Je me sens parfois comme un astronaute qui expérimente une gravité différente.» Richard Russo éclate de rire. Pas dupe cependant. «Je n’ai jamais pu me différencier de mes origines. Cette personne que j’aurais pu être restera à jamais un mystère… Quand je rentre à la maison, je ressens le «vrai» poids des choses, des êtres. Je garde une fidélité authentique à des gens comme mon père ouvrier, ses amis, et tous les personnages de fiction qu’ils m’ont inspirés.»

À Oron-la-Ville le week-end prochain, Richard Russo débattra notamment de la condition de l’écrivain dans l’Amérique de Donald Trump. «Je converse souvent là-dessus avec des collègues dans la librairie de ma fille, dans le Maine. Le pays change sous nos yeux, et pas seulement l’Amérique. Le monde entier semble envahi, tenté par le fascisme. Le job du romancier, c’est de divertir et d’instruire. D’un autre côté, il ne peut jamais oublier qu’il est aussi citoyen. Les dictatures frappent toujours les artistes en premier, justement parce qu’ils ont une voix. À nous de la faire entendre.»

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