Les gens d'«en bas» vont faire la nouba

AnniversaireLes éditions fondées en 1976 par le regretté Michel Glardon célèbrent demain quarante ans de ferveur militante. En festoyant.

L’équipeDe g. à. dr.: Pascal Cottin, Antonin Gagné et Jean Richard, les trois responsables des Editions d’en bas.

L’équipeDe g. à. dr.: Pascal Cottin, Antonin Gagné et Jean Richard, les trois responsables des Editions d’en bas. Image: Odile Meylan

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Huit ans après les événements parisiens de Mai 68, un brillant intellectuel diplômé en sciences sociales, mais toujours attifé comme un chemineau, eut l’idée de publier en Suisse romande des manuscrits que la plupart des éditeurs de la place refusaient. Michel Glardon (1943-2003) avait de la considération pour la grande littérature, mais il aimait proclamer que «le vrai est plus important que le beau». Dans des locaux modestes de la place du Tunnel, à Lausanne, cet ancien tuteur général du canton de Vaud (de 1970 à 1973) se fit entourer d’une équipe de «dangereux gauchistes» qui partageaient cette conviction. Celle d’octroyer la parole aux personnes de petite condition, au style «brut de décoffrage» comme cela se dira des décennies plus tard. Soit des témoignages de «gens qui savent à peine écrire, mais savent mieux que tant d’autres ce qu’ils pensent» – une phrase qu’il avait livrée de vive voix au soussigné en 1981…

Cette année-là, trois ans après avoir officialisé une association qui sera la matrice des Editions d’En-Bas (dont la raison sociale s’affranchira un jour de ses lettres majuscules, et même du trait d’union), cet ennemi authentique de la finance se targuait, avec ironie et autodérision, d’avoir enfin publié un «best-seller» local. Moi, Adeline, accoucheuse, un livre recueillant sans beaucoup de corrections le vécu authentique d’une sage-femme valaisanne, avait été vendu à 30 000 exemplaires. Un record en Suisse romande. Cette aubaine prouvait qu’il y avait dans notre contrée un public hautement intéressé par des récits de vie d’auteurs improvisés, sans ambition forcément littéraire. Pratiquement, elle permit à l’éditeur d’assurer ses arrières, et de pouvoir rétribuer ses loyaux et désintéressés collaborateurs de la première heure.

Riche d’une expérience universitaire antérieure qui l’avait conduit à Paris et au Canada, et de connaissances en développement rural qu’il avait approfondies lors d’un séjour de trois ans au Burundi, Michel Glardon fut élu au Grand Conseil vaudois en 1990, pour y présider le parti Alternative socialiste verte, en militant assumé et résolu. Sa fibre humaniste resta un critère essentiel dans le choix des livres que, parallèlement à la politique, il continuait de publier, en diverses collections, selon une règle implacable: «Donner la parole aux exclus et aux exclues de tous bords et développer de nouveaux regards sur la vie politique et sociale contemporaine.»

Succession d’éditeurs en 2001

En juin 2001, deux ans avant sa mort, dans une lettre adressée à ses lecteurs et souscripteurs, Glardon fit ses adieux, renonçant à son poste de salarié, afin de s’adonner à d’autres activités (entre autres des émissions historiques pour des chaînes télévisées). Il y décrit les qualités de son dauphin, Jean Richard: «Agé de 48 ans, licencié ès lettres, il connaît le métier! Il a travaillé dans les librairies, a été treize ans le bras droit de Marlyse Pietri aux Editions Zoé; nous savons qu’il saura garder la ligne de nos éditions tout en la renouvelant.»

A l’instar de son devancier et mentor, Jean Richard ne le fera point mentir: il continue de faire respecter l’esprit d’une flamme civique dans la plupart des essais publiés, et l’imagination «incivilisée» mais si crédible de gens du cru qui se racontent. En quinze ans, ce digne successeur – dont la barbe est mieux taillée – est effectivement parvenu fidèlement à diversifier le bel héritage en créant des collections nouvelles, dévolues à l’histoire locale ou à la traduction en français de beaux textes de Suisse alémanique, du Tessin, ou de l’Engadine.

Né au Lesotho, en Afrique du Sud, Jean Richard a eu pour père un typographe suisse romand, une mère assistante sociale native du Mozambique. Lui-même ne découvrit sa Romandie originelle qu’en 1975, afin d’achever des études à l’Université de Genève. Vingt-six ans après, il s’aventurait dans un canton de Vaud dont il savait peu de chose. A présent, il ne cesse de mieux le comprendre.

Le siège actuel des Editions d’en bas se trouve aux Côtes-de-Montbenon, à Lausanne, mais c’est dans une salle de la rue Saint-Martin que se déroulera demain la bamboche promise pour marquer le 40e anniversaire. S’y trouveront les auteurs et autrices édités par la maison, leurs traducteurs et traductrices, et de nombreux lecteurs fidèles à leur pensée critique. On pourra y acquérir un délicieux Almanach des calendes qui nous servira de pense-bête, de grigri amusant contre un avenir annoncé trop funeste.


Lausanne, rue Saint-Martin 18

Samedi 1er octobre (dès 11 h, jusqu’à minuit) www.enbas.net (24 heures)

Créé: 30.09.2016, 08h00

Une collection ethnographique

Jean Richard s’est très pertinemment associé au groupe d’Ethno-Doc, composé d’historiens, d’archivistes, de journalistes romands qui s’associent à une collection alémanique du même nom. Son but est de tirer des oubliettes de notre mémoire nationale des témoignages de gens connus ou inconnus, qui ont apporté un éclairage original sur les divers aspects cantonaux de notre mode de vie.

Dans la collection Ethno-Poche des Editions d’en bas ont paru, entre autres, Jean Samuel Guisan, le Vaudois des terres noyées, ou les souvenirs d’un ingénieur en Guyane française au XVIIIe siècle (2012). Une émouvante correspondance intimiste du docteur César Roux, de 1880 à 1884: Un si petit homme (2003). Lucy Maillefer, Oh! si j’étais libre (2006), soit le journal d’une adolescente vaudoise rédigé entre 1885 et 1896. Plus récemment, Marcelle Gafner née Lambert, Ni guerre ni paix (2013), soit la correspondance d’une Lausannoise de 1939 à mai 1945.

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