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Le Goncourt explose en sève adolescente

Le jury de Bernard Pivot a préféré la poussée hormonale de «Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, à la Guerre mondiale de «Frères d’âmes» de David Diop.

Emmenés par Bernard Pivot, les jurés du Goncourt – souvent décrits comme des barbons de salons et, désormais, interdits de siéger après 80 ans – ont couronné la jeunesse et ses poussées d’hormones avec «Leurs enfants après eux». Le roman de Nicolas Mathieu l’a emporté à six voix contre quatre face à «Maîtres et esclaves», roman de Paul Greveillac sur la révolution chinoise.

Fils d’un électromécanicien et d’une comptable, né à Épinal, l’auteur a grandi dans les quartiers populaires. Malgré des moyens modestes, ses parents l’inscrivent dans une école privée. C’est cette adolescence brinquebalante entre les gosses de riches «renifleurs et fats» et les rejetons d’ouvriers à «la jeunesse de merde» que «musicalise» le quadragénaire, sur fond de torpeur provinciale des années 90. «Je suis ravi, a déclaré le récipiendaire face à une nuée de caméras et de micros. C’est une grande surprise, un vertige et puis quand même beaucoup de joie! Assez bêtement, je pense à mon fils et à mes parents.»

Dans ce deuxième roman, la génération d’Anthony, Steph et les autres est ainsi estampillée d’époque, entre baskets Vans sans chaussettes, rêves déjà pourris de «se tirer du lycée» et illusions entretenues dans «les bédos et les popers». Le cocktail leur pète la cervelle sur un refrain de Joe Dassin ou un blues de Cindy Lauper. Nicolas Mathieu les mate comme s’il feuilletait un album de famille. Pourtant, ni la nostalgie ni la pitié ne sont convoquées dans «Leurs enfants après eux», tissé des émotions paradoxales que peut générer l’âge ingrat entre gloire pathétique et flamboyance pustuleuse.

Un récit sensoriel

Sensoriel, le récit pulse avec une grâce océanique, entre les odeurs de colle et de savonnette, les éclats d’ongles rongés, les moiteurs de sexe sous tente. À la sécheresse aride du constat sociologique viennent se frotter les peaux suant les premiers émois maladroits, les troubles éructés dans leur puissance bafouillante. Si, au fil de quatre étés, les ados se révèlent souvent de piètres éjaculateurs précoces du sentiment, les adultes ne leur en remontrent guère. De la mère en reine de beauté déchue au père en mâle alpha encaisseur de bides professionnels, seuls les nains de jardin semblent capables de tenir leur rang sur ces pelouses lorraines cramées par la météo étouffante.

L’auteur avait déjà séduit en 2014 sur le même thème feuilletonesque: «Aux animaux la guerre», avec ses accents vosgiens, a été adapté en série, à voir dès le 15 novembre sur France 3.

Parfait timing donc pour ce Prix Goncourt, qui récompense pour la deuxième fois d’affilée la maison Actes Sud et consolera sa cofondatrice Françoise Nyssen, tout juste éjectée du Ministère de la culture français. Par contre, malheureux favori de plusieurs prix, David Diop et son «Frère d’âme», pourtant dans l’air du centenaire de la Première Guerre mondiale, repart bredouille. Cette immersion chez les poilus sénégalais de l’armée française n’a pas plus emballé les jurés du Renaudot. Ces excentriques ont une fois de plus surpris, primant «Le sillon», de Valérie Manteau, qu’ils avaient exclu de leur première liste.

Pour l’anecdote, les membres du Renaudot semblent se spécialiser dans l’alternance audacieuse. Par le passé, ils ont ainsi élu une romancière décédée à Auschwitz, Irène Némirovsky, à titre posthume en 2004, repêché un roman obscur de Scholastique Mukasonga sorti six mois auparavant en 2012, salué des figures majeures telles Louis-Ferdinand Céline, Marcel Aymé ou Michel Butor tout en se toquant de pointures populaires comme David Foenkinos. Par sa composition, la bande du Renaudot évoque en soi le plus pur disparate. Y œuvrent entre autres le Nobel Jean-Marie G. Le Clézio, le patron de presse FOG alias Franz-Olivier Giesbert, le meneur du Masque et la Plume Jérôme Garcin ou l’érudit mondain Frédéric Beigbeder.

En distinguant Valérie Manteau pour son manifeste politique sur Hrant Dink, journaliste arménien assassiné en 2007, le jury honore aussi un éditeur des plus modestes, Le Tripode. Cette «anomalie» dans le paysage confirme sans doute l’alliance qui préside désormais dans la saison phare de la rentrée littéraire. Face à un secteur en crise, éditeurs, critiques, jurés et autres membres actifs de la profession ne se tirent plus dans les pattes mais tendent à bosser de concert vers un rendement à l’efficacité maximale. Ainsi, tandis que le Renaudot de l’essai couronne «Avec toutes mes sympathies» d’Olivia de Lamberterie (lire ci-contre), ce prix s’est désormais pourvu d’une autre catégorie: le «Renaudot du livre de poche».

Dans cette harmonie de façade restait à caser la cassure du «Lambeau» de Philippe Lançon. Selon le magazine professionnel «Livres Hebdo », la plupart des critiques spécialisés jugent que cet ouvrage inclassable aurait mérité la récompense suprême. Via Bernard Pivot, le jury du Goncourt se justifiait de ne pas avoir sélectionné «l’un des plus beaux romans de l’année» car l’auteur, en racontant son expérience de survivant des attentats de janvier 2015 contre la rédaction de «Charlie Hebdo», n’y faisait pas «œuvre d’imagination mais de témoignage». L’auteur protestait alors, répétant «avoir imaginé comment l’écrire et le composer». Les jurés du Femina et du Renaudot lui ont donné raison, ces dames en lui donnant leur prix, les autres en créant un Prix spécial Renaudot au calibrage inédit. Bel hommage à une gueule cassée d’exception.

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Le Renaudot de l’essai prime le cri d’une sœur en deuil

«Où es-tu?» Sur 250 pages, Olivia de Lamberterie lance ce cri à Alex jusqu’à s’en déchirer le cœur. Alex, Alexandre le bien-aimé, son frère. Il a sauté du pont Jacques-Cartier de Montréal le 14 octobre 2015. Il avait 46 ans, une femme solaire, deux enfants radieux, une famille, un vrai talent de graphiste et des amis inoxydables. Alex aimait que la vie flambe, adorait la musique et la poésie, portait au mariage de sa sœur des mocassins en requin doré… Il souffrait d’une dépression à bas bruit, une dysthymie mal diagnostiquée, peu soignée. «J’écris afin de retrouver ta trace dans un ciel de traîne. Nous nous sommes quittés, moi en Perfecto et toi dans une boîte partant au feu», écrit sa grande sœur Olivia de Lamberterie.

La journaliste française, critique littéraire à «Elle», a remporté mercredi le Prix Renaudot de l’essai. Cette lectrice frénétique, bourreau de travail, qui a «passé sa vie à dévorer celle des autres», a décidé de passer de l’autre côté de la page. «Avec toutes mes sympathies» est le récit bouleversant de sa quête – «Je pars à ta recherche» –, de son chagrin – «Chez nous, on souffre avec un devoir de réserve» –, de ses tentatives pour ne pas mourir avec Alex. C’est une déclaration d’amour: «J’aurais traversé l’enfer en stop pour Alex.»

Rien de larmoyant ici, ni de mièvre; rien d’éculé ni de complaisant. Si les larmes montent, c’est parce que les mots sont vrais et ce qu’ils expriment poignant. «J’ai envie de hurler et […] de balancer ton suicide et un rôti de bœuf bien saignant dans leur gueule végétarienne […] Il sera écolo, ton cercueil?» On plonge dans ce récit comme Olivia dans les cendres de son frère répandues en Méditerranée.

«Avec toutes mes sympathies» Olivia de Lamberterie Éd. Stock, 256 p.

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