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La guerre (froide) des étoiles

le New York City Ballet dans «Orpheus» en 1952, selon une chorégraphie de George Balanchine sur une musique d’Igor Srtavinsky. GETTYIMAGES
le New York City Ballet dans «Orpheus» en 1952, selon une chorégraphie de George Balanchine sur une musique d’Igor Srtavinsky. GETTYIMAGES
Lipnitzki

Dansera? Dansera pas? La nuit du 7 au 8 mai 1954, Joseph Laniel, le premier ministre, hésite. La défaite de l’armée française à Diên Biên Phu, actée durant l’après-midi, le place devant une décision délicate. Il est notoire que les Soviétiques soutiennent le Viêt Minh. Dès lors peut-on laisser le Ballet du Bolchoï triompher sur la scène de l’Opéra de Paris? Certes, 10 000 places ont été vendues et les danseurs russes n’attendent que le lever de rideau. Mais une délégation d’anciens combattants d’Indochine ne cache pas son intention de faire un scandale si les représentations ne sont pas annulées. Ils ont acheté 150 billets et sont prêts à perturber les représentations.

Le 8 mai, date anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement prend ses responsabilités. La tournée est «ajournée». Aussitôt l’association France-URSS monte au créneau avec tout ce que le pays compte de compagnons de route du communisme. Pour Sartre, «cette muflerie a valeur d’un signe. Elle remplace, sans danger réel, la déclaration de guerre à l’URSS.»

Récemment hôte à Lausanne d’un congrès d’historiens du sport, Stéphanie Gonçalves met en évidence dans sa thèse «Danser pendant la guerre froide», la valeur symbolique dont le ballet classique est paré depuis des siècles. Lorsque Louis XIV fait mettre en scène le «Ballet de la nuit» (1653), c’est pour apparaître en Roi-Soleil et pour faire entendre que l’État, c’est lui! Dans la Russie tsariste, le Maryinski et le Bolchoï sont autant de joyaux de la Couronne impériale. Et au sortir du deuxième conflit mondial, on ne trouve pas meilleurs ambassadeurs que les grandes compagnies pour faire de la diplomatie culturelle.

«Les premières tournées ont lieu entre la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne, qui, certes, n’ont pas de contentieux. Mais elles sont partie intégrale de la remise en route d’après-guerre, explique la docteure en histoire contemporaine de l’Université libre de Bruxelles. Le Ballet de l’Opéra de Paris dont certains membres ont été accusés d’avoir été trop proches de l’Occupant devait redorer son blason. C’est durant le blocus de Berlin, en 1948, qu’il effectue une prestigieuse tournée de six semaines de New York à Montréal.»

En 1952, à Paris, la CIA, sous couvert du «Congrès pour la liberté de la culture», finance le festival «L’œuvre du XXe Siècle». Concerts du Boston Symphony Orchestra, exposition du Museum of Modern Art et spectacles du New York City Ballet, tournées à la clé (jusqu’à Lausanne en juin 1952). Pour les Américains, il s’agit de montrer que New York est la nouvelle capitale culturelle du monde. Le président Eisenhower le dit clairement: il faut prendre «des mesures immédiates et puissantes pour démontrer la supériorité des produits et valeurs culturelles de notre système de libre entreprise».

Staline, le tsar rouge, ne manque jamais d’imposer un «Lac des cygnes» au Bolchoï à ses hôtes de marque, Mao Tsé-toung inclus (1950). Mais les premières tournées de la compagnie moscovite n’auront lieu qu’après sa mort (1953). Après le «fiasco diplomatique» parisien, le Bolchoï s’invite à Londres. Mais cette fois, c’est Andreï Gromyko, membre du Politburo, qui menace d’annuler la tournée: une athlétique lanceuse de disque russe, Nina Ponomareva, a été arrêtée pour vol de chapeaux sur Oxford Street… La «Pravda» y voit une «grossière provocation». Cette fois, les esprits finissent par se calmer, Ponomareva n’étant condamnée qu’à une amende. Le succès de la tournée déconstruit les stéréotypes. «Les Soviétiques qui passaient pour des barbares, quasi le couteau entre les dents, se révèlent être des danseurs athlétiques et élégants», relève Stéphanie Gonçalves.

À mesure que la détente s’impose, le financement étatique des tournées se rétrécit. Peu à peu, les imprésarios prennent la main. Aujourd’hui le State Department américain ne maintient plus qu’un programme chorégraphique: «Dance Motion», grâce auquel trois compagnies contemporaines ont récemment été envoyées du Kazakhstan au Pérou. Si le contexte politique a changé, Bolchoï, Maryinski, Ballet de l’Opéra de Paris, Royal Ballet, American Ballet Theatre et New York City Ballet, les «Big Six», n’en continuent pas moins à assurer de par le monde le prestige de leurs pays respectifs.

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