«L’idée de l’impossible régresse sans cesse»

LittératureMarc Levy sort aujourd’hui «L’horizon à l’envers», un 17e roman qui allie S. F. et romanesque comme à ses débuts, en 2000. «Et si c’était vrai?» s’interroge toujours le champion du best-seller.

Marc Levy, romancier populaire et mécène discret, croit en l’avenir. «Tout dépend toujours de la manière dont on voit le monde.»

Marc Levy, romancier populaire et mécène discret, croit en l’avenir. «Tout dépend toujours de la manière dont on voit le monde.» Image: AFP

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A 54 ans, Marc Levy trompe à peine son impatience de paternité imminente. «L’âge n’y change rien, en plus, ce sera ma première fille! On reste toujours un jeune père face à la naissance. Sauf qu’on ne fonce plus aux urgences à la moindre fièvre.» N’empêche. Dans L’horizon à l’envers, le Français exilé à New York esquisse une technologie qui rend immortel. Deux jeunes surdoués, Josh et Luke, forment avec Hope un inséparable trio. Alors que leurs découvertes scientifiques sur la pérennisation mémorielle attisent la convoitise d’investisseurs amoraux, une tumeur fatale frappe leur belle amie. «Je ne pactise pas avec le diable, plutôt, vœu pieux, avec le bon Dieu», sourit le romancier. S’il ne possède pas les réponses, il interpelle souvent par ses questions. De quoi confirmer son statut de champion du best-seller.

Depuis vos débuts, ne cherchez-vous pas à contrecarrer la mort?

Ne sommes-nous pas la seule espèce à avoir conscience du temps? Notre capacité de résilience face à cette condamnation à mort me fascine. Elle débouche aussi, forcément, sur le sens de la vie. J’ai eu la chance d’avoir une grand-mère philosophe. Elle m’a fait comprendre que l’éternité n’est pas un monument pour les pigeons, mais réside aussi dans l’amour que nous laissons. Nous partirons sans rien emmener, nus et seuls. Néanmoins, les gens ne meurent que lorsqu’on a cessé de les aimer.

Sauver l’esprit, mais dans un autre corps, change-t-il le rapport amoureux?

Au cours des siècles, la nature de l’individu, physique et cérébrale, a subi diverses évolutions. Le corps a souvent suscité des interdits absolus au sein de la société. Ce clivage, hormis dans quelques pays, semble dépassé désormais, le champ amoureux s’est ouvert. Prenez les progrès de la reconstruction, faciale ou autre, en chirurgie esthétique. Si vous croyez à la notion d’âme sœur, un nouveau visage n’affecte pas le rapport amoureux… même s’il y a autant de façons d’aimer que d’individus.

Que vous inspire «Et si c’était vrai», votre premier roman, en 2000?

Victor Hugo a toujours plus raison, lui qui disait: «Rien n’est plus imminent que l’impossible.» Dans mon enfance, 5% d’inimaginable semblait toléré. Désormais, confronté à la contradiction permanente, la présomption des impossibles n’a cessé de régresser. Les incertitudes sont mises à mal. Igor Bogdanoff me racontait que dans son émission Temps X, dans les années 1980, il avait évoqué un appareil pas plus grand qu’un paquet de cigarettes, qui permettrait de parler et de se voir. Le ministre des PTT l’avait engueulé: «Sur une chaîne publique, il serait de bon ton de ne pas raconter n’importe quoi!»

D’où vient l’accélération des connaissances?

Le génie repose sur la capacité à extraire la pensée du contexte, de l’époque. Cette faculté impacte énormément. Au-delà, le progrès entraîne le progrès. Nous avons vécu des révolutions majeures, par exemple le séquençage de l’ADN. Une cartographie du cerveau peut s’envisager. Ce jour-là, la perception de la conscience s’en trouvera irrémédiablement altérée.

Seriez-vous un apprenti sorcier?

Je ne bosse pas à la NASA, je ne travaille pas au vaccin contre le cancer. Bien sûr, je tends à la plausibilité dans mes romans, à dépasser le terrain de la pure fantaisie. Mais je reste fidèle à un souvenir de gosse, quand, en 1968, je découvrais De la Terre à la Lune, de Jules Verne. En préface, il était expliqué combien il avait été moqué. L’année suivante, devant le poste de télé familial, je voyais les premiers pas de l’homme sur la Lune. Mais ce qui m’avait frappé comme une très précise certitude venait des hommes en chemisette dans la salle de cap Canaveral, le summum de l’intelligence humaine. J’étais sûr qu’ils avaient lu Jules Verne! C’est la culture de l’imaginaire qui définit l’avenir et le projet social. Une des plus sublimes beautés en ce monde, qu’il ne faudrait pas ignorer par élitisme.

Pourquoi titrer «L’horizon à l’envers»?

J’ai eu ce titre à la seconde où j’ai eu l’idée du livre. J’y vois un commentaire amusant sur le paradoxe contemporain. Comme si les routes de Jack Kerouac et de Joseph McCarthy s’étaient croisées au XXe s. Nos libertés s’amenuisent toujours plus, tandis que nos esprits s’ouvrent. Or, jadis, c’était l’inverse: des pensées étriquées et des ouvertures infinies.

Tout dépendrait du point de vue?

Je reste un optimiste invétéré, quitte à me faire méchamment taxer de naïveté. Aujourd’hui, l’immédiateté de l’info donne une impression de monde tout en noir. Mais il l’était beaucoup plus par le passé.

D’où vient cette confiance?

De mon éducation. Puis d’un choix de vie.


L’horizon à l’envers
Marc Levy
Ed. Robert Laffont, 418 p. (24 heures)

Créé: 10.02.2016, 21h29

Phénomène

Le sexe secoue le classement des ventes

Depuis 2012, Guillaume Musso, 41 ans, a doublé le boss, le «jeune» passant en tête des ventes annuelles. Au total, Marc Levy garde néanmoins une marge globale confortable d’une dizaine de millions d’exemplaires supplémentaires. «La jalousie, cette perte de temps, m’est étrangère. Nous ne sommes pas en guerre, persiste-t-il. Même si la rivalité entre nos maisons d’édition, Robert Laffont et XO, reste possible. Même si deux cinéastes qui sortent leurs films en simultané ne sont pas copains.» Car en plus du répertoire sentimental, ils partagent le même rythme éditorial. Dans ce tableau si statique depuis une douzaine d’années débarquait E. L. James, papesse piquante du porno soft. Avec 50 nuances de Grey, la blogueuse britannique sortait, en 2012, le livre «harlequinade» des supermarchés et surtout, contraignait les éditeurs à s’y intéresser. Même Harlequin lance sous peu une collection New Adult. «J’ai essayé de lire 50 nuances…, soupire Marc Levy. Après 20 pages, ce n’était toujours pas mon truc. Je serais curieux d’un test: prenez un public vierge d’expérience cinématographique, mettez les uns face à un film de Jean-Luc Godard, les autres face à un blockbuster américain. Si 2% auront l’aptitude d’apprécier JLG, gageons que la plupart dans cette salle sortiront dégoûtés du cinéma; les autres, un peu moins. Vous n’apprenez pas à monter un escalier en ôtant les marches.» Conforté par «des milliers de courriers», il veut croire en l’envie de lire et «sans mépris» poursuit sa théorie. «De là, imaginons le plus gros des nanars, le plus mal écrit, mais qui fait lire des millions de gens. Alors, après tout?» A lors, après tout: on dirait un titre de Guillaume Musso quand il s’inspire de Marc Levy. C. Q. F. D.

En chiffres

35
En millions, les exemplaires vendus par Levy, Français
le plus lu au monde, depuis 2000. «L’horizon à l’envers» tire
à 400'000, comme «La fille de Brooklyn» de Musso (22 millions d’ex.).

125
En millions, le tirage de «50 nuances de Grey». Cette vague «New Adult» a migré du supermarché aux librairies.

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