Une Irlandaise remet les coucous suisses à l’heure

LivreRiches, brillants, les Suisses seraient aussi ennuyeux et des banquiers sans scrupule pour les Anglo-saxons. La journaliste Clare O’Dea fait le point.

Image: Bénédicte

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«En Suisse, ils ont eu l’amour fraternel, cinq siècles de paix et de démocratie. Et qu’est-ce que cela a donné? Une pendulette qui fait coucou!» La cinglante réplique du «Troisième homme» (1949), avec Orson Welles, circule encore aujourd’hui dans les pays anglo-saxons. Et bien d’autres idées reçues sur notre pays. L’Irlandaise Clare O’Dea les a souvent entendues, à l’étranger comme auprès de ceux qu’on appelle les «expats». Un mot dans lequel ne s’est jamais reconnue cette exilée par amour. Mariée à un Suisse, naturalisée et mère de trois petites Fribourgeoises, la quadra a vécu l’intégration au quotidien: au travail, dans la cour d’école ou à la place de jeux.

Fascinée par la passion des Suisses pour la randonnée, elle a parcouru un jour à pied les 40 kilomètres de son domicile à son bureau à Berne: «C’était magnifique de traverser les champs et les forêts, tout est très bien signalé. Je ne l’aurais jamais fait en Irlande, il y a très peu de chemins balisés, et on arrive rapidement chez des propriétaires privés, avec la crainte de se faire tirer dessus. Ici, il y a tellement de possibilités d’aller dans la nature, c’est comme une invitation permanente.» Sa vision du pays va pourtant bien au-delà de la carte postale. Cette journaliste polyglotte a aussi étoffé sa connaissance du pays durant dix ans chez Swissinfo.ch.

De quoi rassembler le bagage pour démonter les stéréotypes qu’alimente ce petit territoire: «La Suisse a une présence mondiale beaucoup plus importante que sa taille sur la carte, parce qu’elle a toujours été une exception.» Une indépendance d’esprit qui constitue selon elle le trait le plus typique: «Il est à l’œuvre dans la vie privée, mais aussi au niveau national.» L’auteure perçoit aussi «une certaine fierté, une satisfaction à avoir bien construit le pays, la maison est en ordre.»

Du progrès depuis Dostoïevski

Après sa sortie en anglais en 2016 (Bergli Books), «La Suisse mise à nu» est paru au début de l’été en français et en allemand (Éd. Helvetiq), dans une version réactualisée. En dix chapitres très documentés, Clare O’Dea déconstruit autant de clichés. Elle explore les aspects sociaux, politiques et économiques, scrutant à chaque fois la médaille et son revers. Richesse, réussite dans les innovations technologiques, neutralité ou démocratie, tout ce qui brille n’est pas de l’or au pays des coffres-forts. Et ce qui a un peu moins d’éclat, comme une certaine retenue sociale malgré les bises omniprésentes (et qui laissent encore l’Irlandaise perplexe), recèle parfois un potentiel insoupçonné.

À Dostoïevski qui décriait dans «L’idiot», en 1868, une population stupide, pauvre, ivrogne et barbare, elle réplique: «Vingt-huit Prix Nobel plus tard, la Suisse est l’économie la plus compétitive du monde, l’hôte de nombreuses organisations des Nations Unies, le siège du Comité international olympique et de l’Organisation mondiale de la santé, une place mondiale des finances et le pays qui héberge l’école la plus chère.»

Ce qui brille

«Les Suisses sont riches»

Le pays affiche la plus forte densité en millionnaires au monde, une richesse qui «enveloppe le pays d’un vernis qui fait briller routes et toitures», remarque l’auteure. «Les hyperriches tordent les statistiques, mais tout le monde en profite. Récemment, il y a eu votation à Fribourg pour une école à 30 millions de francs. Or dans ce pays l’école publique est de très bonne qualité. Il n’y a donc pas besoin de payer pour un avantage éducatif.» Oui mais… Revers de la médaille, tout y est cher (le Big Mac y est le plus onéreux au monde, 30% au-dessus de sa valeur), et la classe moyenne tire la langue. Avec, statistiquement, deux fois plus de millionnaires que de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté, la vie est encore plus compliquée pour ces derniers.

«Les Suisses sont brillants» Les entreprises suisses déposent deux fois plus de brevets par an et par habitant que n’importe où en Europe, les scientifiques sont les rédacteurs les plus prolifiques au monde, et le pays abrite des réalisations d’envergure comme le plus long tunnel ferroviaire au monde avec le Gothard et ses 57 km, et le Grand collisionneur de hadrons, au CERN à Genève, est le plus grand et puissant accélérateur de particules existant. Le moteur à combustion interne, le LSD, la prothèse de hanche artificielle, le réveil, la brosse à dents électrique, le Tamiflu (premier traitement efficace contre la grippe) ont été inventés en Suisse. Oui mais… L’excellence a un coût sur les gens et l’environnement. Un quart de la population active se sent fatiguée et stressée, et 6% sont proches du burnout. La pression de perfection est constante et ressentie même par les jeunes enfants. Le territoire est très construit, et un habitant sur six est incommodé par le bruit routier.

«Les Suisses sont neutres» Après avoir fourni des mercenaires à toute l’Europe, les Suisses sont neutres depuis deux siècles. Connu pour rester en dehors de toutes les guerres, le pays peut proposer ses bons offices, comme dans la médiation entre Cuba et les États-Unis, qui a duré… 54 ans (de 1961 à 2015). La Confédération a accompagné ces dernières années plus de 20 pays dans plus de trente négociations de paix. Oui mais… «Pour garantir sa neutralité, mieux vaut donner l’impression d’être un pays peu propice à l’invasion», écrit l’auteure. Le pays est donc l’un des plus militarisé d’Europe, les hommes sont astreints au service militaire et la nation arrive en quatrième position des pays détenteurs d’armes derrière les États-Unis, la Serbie et le Yémen. C’est par ailleurs le 14e exportateur d’armes sur la planète (chiffres 2011-2015).

Ce qui fâche

«Les Suisses sont ennuyeux» L’auteure dénote une absence générale de dangers, privations et imprévus susceptibles de nourrir un certain ennui. Qui peut venir aussi du caractère des gens. «Il est vrai qu’en groupe, les Suisses peuvent manquer d’exubérance, sauf lors du carnaval.» De plus, «si l’ennui est lié à l’excès de règlements, alors les Suisses sont très ennuyeux.» Oui mais… En raison de la petitesse du territoire, ces restrictions sont utiles à la vie en commun. «Tout en haut du podium des civilités à respecter figure le repos dominical» (interdiction d’utiliser la tondeuse à gazon et de se débarrasser des bouteilles de la petite fête du samedi soir dans le conteneur à verre, fermeture des magasins). «Une résistance bienvenue à la vogue du 24 h sur 24», apprécie l’Irlandaise. Et l’ennui ne serait pas toujours au rendez-vous. D’après un sondage Durex, les Suisses ont en moyenne 123 rapports sexuels par an, bien plus que la moyenne mondiale (103,85 aux USA et 92 en Angleterre).

«Les Suisses ont aidé les nazis» Durant la guerre, la Banque nationale suisse a été le principal récipiendaire de l’or de la Reichsbank, incluant l’or pillé dans les banques centrales des pays occupés. Dans le même temps, entre 1942 et 1944, les Suisses ont refoulé 20 000 juifs. Le rapport Bergier a conclu que les autorités avaient dépassé les limites de la neutralité, et abusé de ce concept pour justifier sa passivité. Les manuels scolaires ont été révisés, Kaspar Villiger s’est excusé publiquement en 1995 au nom de la Confédération, et 1,25 milliard de francs ont été versés en 1998 en dédommagement des comptes juifs en déshérence. Oui mais… Certains répliquent en rappelant que le pays a aussi acheté de l’or aux Alliés, et que la Suisse n’aurait pas pu accueillir des centaines de milliers de réfugiés sans maintenir son intégrité territoriale. Clare O’Dea note pour sa part que d’autres nations, dont l’Angleterre et les États-Unis, avaient instauré des quotas pour les juifs.

«Les Suisses sont des banquiers sans scrupules» La Suisse compte 261 banques, qui accueillent plus d’un cinquième des actifs détenus par les plus riches du monde en dehors de leur pays, pour un total de 2000 milliards de dollars, devant l’Angleterre (1700 milliards) et les États-Unis (1400 milliards). Malgré le démantèlement du secret bancaire en 2010, lorsque le parlement a fourni aux États-Unis les données de 4450 titulaires de comptes à l’UBS soupçonnés d’évasion fiscale, la Suisse reste attractive en raison de sa culture bancaire et de sa stabilité. Pour des clients honnêtes… et douteux. Les fonds acquis illégalement doivent être dénoncés. En 2016, les banques ont fait des communications pour 2,5 milliards d’avoirs suspects.

Pas de mais… L’auteure observe cependant une «volonté de geler et de rapatrier les gains mal acquis bien plus prononcée que celle d’autres places financières». En 20 ans, la Suisse a réussi à renvoyer environ 1,8 milliard de dollars d’avoirs illicites vers leurs pays d’origine. (24 heures)

Créé: 18.08.2018, 18h06

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Paru le 21 mars 2019.
(Image: Bénédicte ) Plus...