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«Quand j’enroule du bitume à vélo, j’ai l’impression de lire»

Jean-Acier Danès pédale pour les écrivains français ou suisses. Un guide à suivre dans Bicyclettres.

Jean-Acier Danès, 20 ans, du Touquet à la conquête du monde sur sa monture «Causette» – clin d’œil à Victor Hugo.
Jean-Acier Danès, 20 ans, du Touquet à la conquête du monde sur sa monture «Causette» – clin d’œil à Victor Hugo.

Malgré ses mollets en béton, son fessier molletonné et son casque guerrier, le khâgneux Jean-Acier Danès invite à la citation lettreuse plus qu’athlétique. Ce «centaure loufoque», 20 ans, donne la démonstration musclée de bonheurs livresques dans Bicyclettres. «Quand j’enroule du bitume à vélo, j’ai l’impression de lire. Et pas seulement les panneaux de circulation. Le vide que je crée en moi en grimpant un col ou en dévalant une piste est inhérent à mon processus d’écriture. À force de ruminer des auteurs, j’ai poussé mon intuition plus loin et décidé d’en faire un Tour de France.»

Le concept intrigue. L’étudiant du Touquet prévient, «les visites des maisons d’écrivains ne sont pas forcément les plus intéressantes». Son exploration exclut le parcours scolaire, ose l’élucubration pointilliste. «Même si je me suis beaucoup documenté, allant au-delà des auteurs associés au vélo, les Blondin ou Vialatte.» Dans un texte de Julien Gracq, il voit le lecteur comparé à un «stayer», en jargon, celui qui se laisse aspirer par la roue motorisée d’un autre. C’est souvent dans les interstices que Jean-Acier Danès trouve des petites vérités. Car le folklore démonstratif des grands hommes peut décevoir. «Victor Hugo par exemple, sent la naphtaline dans son mausolée parisien de la place des Vosges. Je l’ai retrouvé à Montreuil sur mer où l’illusion ne fait plus toc.» Le détail prend alors une dimension énorme. Ainsi de la tombe de Paul Claudel à Brangues. Sans date, la stèle précise qu’ici «repose sa semence». Pour un catholique si ferme, l’allusion à la doctrine promet la résurrection.

Emu aux larmes

Le cœur en bandoulière, Danès avoue avoir parfois été ému aux larmes. «Je voulais parler avec sincérité des émotions du lecteur, ouvrir la fenêtre la plus juste sur les auteurs.» Dans sa chambre, les dissertations s’éparpillent par terre avec les bouts de chaînes cassées et autres mystérieux harnachements de son vélo nommé «Causette» en hommage aux Misérables. L’émotion passe par le guidon et Jean-Acier se montre à la hauteur, porteur d’un prénom «trempé» par des parents audacieux qui au berceau, détectèrent dans le gamin un tempérament inoxydable. «Dès 1870, Alfred Jarry définit le concept du «Surmâle». Avec ce centaure mécanique, comme mon ombre sur l’asphalte, ce visionnaire indique déjà que l’homme prendra toujours des croquettes pour élever sa condition!»

À enfiler des milliers de kilomètres, l’esprit dérive. «Sur les longues distances, vous trouvez des cyclistes portés par toutes sortes de motivations. Pas seulement établir des records.» Il observe d’ailleurs que «le vélo devient le nouveau golf… Les gens y trouvent une machine à souvenirs, à expériences.» La pratique a ainsi changé son rapport au monde. «Aucun autre sport ne possède pareille capacité de sensations, la douleur de l’effort, la joie enfantine de zigzaguer sur la route, l’excitation d’une descente.» Le déplacement, physique ou mental, renforce l’ivresse. «Hemingway écrit que «c’est en pédalant un pays que l’on apprend le mieux ses courbes». Toute une philosophie. Hugo, lui encore, rappelait que «la conscience est la boussole de l’inconnu». Houellebecq jugeait «la carte d’un intérêt supérieur au territoire». Quand vous roulez, ces citations affleurent et se mélangent par libre association d’idées.» Jusqu’au poète René Char qui arbitre: «Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux.»

«J’adore ce pays pour ses cols et lacs sublimes»

Avec un humour prosaïque, Jean-Acier Danès n’oublie pas la boue et la sueur, la drache qui inonde son flirt raté avec Marguerite Yourcenar au Mont-Noir dans les Flandres, les nuits à la belle étoile bercé par Baudelaire. Ou même une spectaculaire entrée sur le territoire suisse. «J’adore ce pays pour ses cols et lacs sublimes, même si les douaniers m’ont snobé. J’étais ce drôle de touriste sans bagage, juste deux couteaux, un kit de survie, une flasque de whisky, transpirant et sale. Ça ne s’est pas arrangé ensuite. Je ne connaissais pas les codes de ce pays policé, les piétons m’engueulaient. L’exact contraire de Marseille. Là-bas, excusez mon langage, c’est le bordel, mais les gens vous invitent à boire un verre en terrasse.» N’empêche, le guide vénère Blaise Cendrars. «Bon, ce n’est pas le plus Suisse! Il faudrait pédaler jusqu’au Brésil pour percer ses rébellions.» De quoi rêver d’un tome II.

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