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Jacques Chessex, le chemin de croix

Dix ans après sa mort, comment ressaisir cette figure dominante et incontournable des lettres romandes? Retour sur une trajectoire littéraire et une œuvre qui n’a pas encore été réévaluée.

POT ANDREE-NOELLE

Jacques Chessex parlait aussi bien qu’il écrivait – et il parlait volontiers. Mais, tout à son idée sacrée de l’écriture, il n’aimait guère évoquer en entretien les considérations plus prosaïques autour de son ascension littéraire. Comment il était devenu un auteur central du canton de Vaud, de Suisse romande, et par quels moyens il retenait l’attention du public et des médias sur ses œuvres et sa personne étaient des questions qu’il n’entendait pas aborder, préférant laisser croire que son seul prestige était celui de ses textes.

Sommé de réagir aux qualificatifs de «commandeur ou de figure de proue des lettres romandes», il nous rétorquait habilement lors d’un entretien en 2004: «En tout cas pas «commandeur», car je n’y dirige rien et je n’y veux rien diriger.» L’étiquette de «figure de proue» restait pendante… À insister, en lui demandant s’il assumait son importance dans la culture de ce pays, la récolte n’était pas meilleure: «Je ne l’assume ni ne l’assume pas. Je ne m’en occupe absolument pas du tout. Je vous le dis en toute sincérité: je n’y pense jamais. Je fais les livres que j’ai à faire, c’est-à-dire ceux qui me paraissent manquer dans le paysage que je constitue avec mes propres livres.»

Une œuvre à revisiter

Dix ans après sa mort, survenue brutalement à Yverdon-les-Bains le 09 octobre 2009 lors d’une conférence, le temps semble venu d’un retour sur la carrière de l’omniprésent auteur et de tenter, dans les champs de son œuvre, une autre promenade que celle que le maître des lieux jugeait conforme. Une tâche d’autant plus nécessaire que le parcours de l’écrivain a connu des bifurcations parfois abruptes, sa dernière manière, notamment, imprimant dans les esprits l’image d’un auteur récupérant volontiers un matériau historique, souvent polémique ou parfumé de scandale, pour composer des récits («Le vampire de Ropraz», «Un Juif pour l’exemple», «Le dernier crâne de M. de Sade») qui n’avaient plus qu’un rapport lointain avec ses premières réalisations et son irruption sur la scène littéraire de sa jeunesse vaudoise.

D’un point de vue académique, Daniel Maggetti, professeur ordinaire de littérature romande à l’Université de Lausanne et directeur du Centre de recherches sur les lettres romandes, confirme que ce chantier s’ouvre à peine. «Par rapport à Jacques Chessex, la critique se cherche un peu, elle manque encore de distance. Il y a des restes d’adhésion ou des positions acritiques. C’est d’ailleurs ce que l’auteur voulait, il n’aimait pas particulièrement être soumis à la critique et se montrait très contrôlant. Le moment d’un tri est venu.»

Du vivant de l’auteur, l’exercice s’avérait difficile, voire périlleux, et prenait des formes excessives. En 1997, quand Charles-Edouard Racine publie l’essai à charge «L’imposture ou la fausse monnaie», Jacques Chessex lui répond par le pamphlet «Avez-vous déjà giflé un rat?» d’une violence consommée. «Son statut, sa position et son implication dans le débat rendaient le discours à son propos difficile, confirme Daniel Maggetti face à cette attaque qui tenait de l’anomalie. Soit on n’en parlait pas, soit on le considérait comme un génie. Cela générait un champ très polarisé.»

Le stratège des lettres vaudoises

S’il savait se draper dans l’idéalisme de la pure création littéraire, le maître de Ropraz, malgré ses dénégations, savait aussi prendre les armes en stratège des lettres – et des journaux! – habile à effrayer les rétifs, mais aussi à provoquer des allégeances. Ces amitiés équivoques ne duraient pas toujours et pouvaient se retourner contre l’imprudent ou l’impudent. «Sa médiatisation en fait le premier écrivain people de la région, commente Daniel Maggetti. Les autres étaient soit discrets, soit morts. Chessex intervient sur tout et n’importe quoi, en usant de tous les relais possibles. Il a parrainé des écrivains comme Jacques-Etienne Bovard ou Anne-Sylvie Sprenger, les plaçant dans une position de sujétion – une proximité admirative – ou d’imitation – dans le rapport de l’original et de la copie.»

«Araignée monstrueuse tissant sa toile, Chessex lie ses complices à ses répugnantes machinations démoralisatrices!» Qui a écrit cette description désobligeante? Jacques Chessex lui-même dans son livre «Carabas»! Jacques Roman, jeune poète qui venait de faire paraître en 1971 son premier recueil, «Avant l’heure», se souvient avoir été abordé à l’époque par un Jacques Chessex élogieux. «Il y entrait de la flatterie. Il aimait faire et défaire. Il regardait ce qui se passait. Il devait contrôler. Il avait peur d’un rival potentiel. Un peu paranoïaque… Comment ne pas l’être? C’est le danger de ce pays! Mais il faut reconnaître qu’il vous lisait réellement, ce n’était pas du pipeau.»

L’étoile du Goncourt

L’auteur du «Portrait des Vaudois» n’a pourtant pas acquis ce statut craint et vénéré en suant seulement à l’établi de la prose, en se hissant pas après pas sur un Parnasse qui eût tout aussi bien pu s’appeler Les Pléiades. Le Prix Goncourt, qu’il décroche en 1973 pour son roman «L’Ogre», publié chez Grasset à Paris, lui vaut une accélération déterminante dans sa course à la renommée. La distinction, peut-être plus prisée à l’époque en des termes strictement littéraires, lui est surtout précieuse pour l’aura qu’elle lui confère en Suisse. Provincialisme oblige, les Vaudois y voient un sacre indiscutable. Jacques Chessex est le premier Suisse – et le dernier à ce jour – à recevoir le plus prestigieux prix littéraire de France. Il saura le faire fructifier, mais avant tout sur ses terres, où personne n’oubliera plus son roman primé.

«Sa quête de reconnaissance à Paris est motivée par plusieurs raisons, analyse Daniel Maggetti. D’abord parce qu’il ne pensait pas atteindre de consécration solide chez lui, mais aussi, ensuite, pour capitaliser ici sur l’adoubement du Goncourt. Même si, pour le grand public français, il demeurait une curiosité suisse calviniste. Il n’était pas compatible avec le milieu parisien de l’époque, même s’il a plus tard catéchisé Jérôme Garcin avec des arguments à tomber sur la tête: «Je suis une victime en Suisse romande, un martyr incompris.»

Jacques Chessex n’a pourtant pas gagné ses entrées dans le milieu parisien avec son seul Prix. Dès les années 60, le jeune trentenaire prend langue avec Jean Paulhan et Marcel Arland, alors directeurs de «La Nouvelle Revue Française». «Ne riez pas de cette soumission à Paulhan. Il en a subjugué de plus forts», écrit-il dans «Carabas». Il publie dans la fameuse revue ses contributions de critique littéraire, promotion qui lui permet déjà d’affermir sa position vis-à-vis du milieu lausannois. «Mais Paris c’est aussi un risque à courir, nous déclarait-il encore en 2004, il faut y aller avec l’art des batailles, savoir prendre des coups, savoir en rendre, savoir que tout ce qui se dit à Paris se dit dans telle ou telle intention parfaitement déterminée.»

La grande bascule littéraire

Néanmoins, le Goncourt représente un tournant décisif dans son évolution proprement littéraire et pas seulement pour le rayonnement qu’il lui offre. Il est même possible de soutenir que cet aboutissement tient de l’incroyable bascule dans sa trajectoire, occultant presque les années primordiales qui l’ont précédée. Car quels sont les livres qui ont devancé «L’Ogre»? Le «Portrait des Vaudois» (1969) et «Carabas» (1971), deux textes capitaux dans le développement de l’écrivain et rédigés alors que Jacques Chessex est encore en compagnonnage avec Bertil Galland, journaliste et éditeur.

Le premier, écrit sur le modèle du «Portrait des Valaisans en légende et en vérité» (1965) de son confrère d’outre-Chablais Maurice Chappaz, saisit dans toute sa puissance rabelaisienne un terroir gras et poétique au moment où la modernité s’apprête à le faire disparaître. Le second, confession inouïe de truculence, de débauche, de bassesse et d’aspirations lyriques, invente une forme hybride d’autoportrait, entrelardée d’observations sociales, qui tient de l’autoportrait impudique et de la gaillarde provocation aux bonnes mœurs.

Deux œuvres qui trouvent une voix personnelle et baroque, diamétralement opposée au registre sec et dur taillé par «L’Ogre», texte qui avait pourtant un précurseur comme le laisse entrevoir un passage de «Carabas»: «Moi je raturais des «récits brefs», de petits textes blancs, je ne voyais pas qu’ils étaient loin de ma vraie nature. En 1964, j’écrivis en deux mois «La confession du pasteur Burg», qui demeurera à mes yeux le point extrême de ces tentatives étriquées. J’y ai contraint mon tempérament, j’ai gommé, tendu, resserré, et le récit ressemble à une épure. Ce n’est que cinq ans plus tard, en écrivant le «Portrait des Vaudois», que j’ai compris que ma vraie nature était de tout jeter dans la pâte en défiant la mesure et le goût, pourvu que j’y circule à l’aise.»

Petits arrangements avec Paris

Comment Chessex passe-t-il de la pâte férocement triturée de «Carabas» à la sobriété presque squelettique en comparaison de «L’Ogre»? L’anecdote est connue, mais il faut la rappeler. Bertil Galland s’en souvient très bien: «Carabas» avait attiré l’attention de l’Académie Goncourt. Armand Lanoux ( ndlr: écrivain membre de l’Académie ) est même venu nous trouver à Lausanne. Le message était clair, ils étaient intéressés, mais ils n’avaient pas pu lui donner le prix car «Carabas» n’était pas un roman.»

Jacques Chessex se met aussitôt au travail et accouche d’un manuscrit qu’il donne à Galland. «Je l’ai lu et je n’ai pu lui dire qu’une chose: c’est de la merde. Je ne sais d’ailleurs pas ce qu’est devenu ce texte.» L’évaluation est confirmée par François Nourissier, proche du cercle Goncourt. Le Vaudois n’a pas le choix, il lui faut repartir à zéro. Ce sera «L’Ogre» et il est difficile de ne pas faire le parallèle entre ce texte écrit sous la contrainte d’une promesse ou d’un arrangement possible et celui de «La confession du pasteur Burg», déjà empreint stylistiquement d’une volonté de plaire à l’esprit de «La Nouvelle Revue Française».

S’il est à noter que l’affaire marque un tournant en direction de la forme du roman, amenée à devenir prédominante dans son œuvre, elle ne manque pas d’ironie, surtout à la lumière de ce passage de «Carabas»: «Quel fantôme cours-tu? Les os des Prix Nobel et des ratés blanchiront pêle-mêle dans les décharges publiques. Le même sac pend au nez des Goncourt et des fous littéraires grésillant d’impatience dans l’antichambre. Mieux vaut un verre d’eau minérale dans la demeure de l’Éternel que toute une œuvre annotée à la Bibliothèque de la Pléiade. Jette ta plume, insensé. L’Ecclésiaste dit la vérité.»

À l’occasion de son «transfert» parisien, Jacques Chessex s’empresse de biffer ses œuvres précédentes, éditées par Galland, de sa bibliographie. Pire, il met le holà aux accords de coédition que son ami et éditeur avait passés avec Grasset, barrant ainsi momentanément le passage en France d’Alice Rivaz, de Corinna Bille et de Nicolas Bouvier. «Cela renforçait encore sa position en Suisse», note Daniel Maggetti. Tout indique que le grand écrivain vaudois, installé dans la place aussi comme membre correspondant de l’Académie Goncourt, ne cessera d’intriguer contre ses compatriotes, avertissant même Jérôme Garcin par télégramme de la venue de Galland à Paris par un «Attention Manœuvre Bertil Galland Contre Nous» comme en témoigne la correspondance entre les deux hommes, «Fraternité secrète».

Les difficultés du romancier Mais le plus étrange reste cette soumission aux diktats parisiens qui lui fait abandonner, à quelques notables exceptions près («Jonas», «Les têtes»…), la piste féconde entremêlant chroniques saillantes et notations intimes, qu’il venait pourtant d’ouvrir avec son autoportrait. Tout cela au profit du roman dont il peine à tirer une œuvre puissante, malgré ses indéniables qualités d’écriture. «Carabas» est ce qu’il a fait de mieux, de plus courageux, estime Daniel Maggetti. Un livre troublant et sincère. Ensuite, il a fait du Chessex, tombant souvent dans la parodie de lui-même. Juste après, «L’Ogre» est déjà mauvais. Ce n’est pas un bon romancier, il se brime, il recourt à une recette, concoctant des romans entiers dans cette veine.»

Même constat chez Bertil Galland, qui n’a pourtant jamais la moindre réserve sur la force de son style. «Il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il parle de lui ou d’un coin de pays, mais ses romans n’ont généré aucun personnage mémorable.» À en croire Jacques Roman, même l’auteur lausannois Jacques Mercanton, leur aîné à tous, exprimait un scepticisme affirmé: «Chessex? Il y a de la langue, mais ce n’est pas un romancier.»

Problématique modernité

Dans cette période qui va des années 60 au début des années 70 et où se jouent pour lui de grands choix esthétiques et stratégiques, Jacques Chessex doit se confronter à la question de la modernité, lui dont les racines littéraires puisaient abondamment dans le XIXe siècle. Ce penchant passéiste, qui trouvait des résonances dans ses thématiques – le «Portrait des Vaudois» en est un excellent exemple –, traversait toute son œuvre, notamment sa poésie, baudelairienne aux touches rurales.

Le jeune écrivain qui s’était placé sous la figure tutélaire de Gustave Roud a fini par sentir que ses aspects régionalistes pouvaient devenir un obstacle à sa conquête des élites françaises. Mais celui qui clamait volontiers son mépris pour les intellectuels français des années 60 (Barthes, entre autres) ne s’est jamais dédit de cet amour du terroir, préférant trouver d’autres solutions, comme l’abandon progressif d’un baroquisme dialectal au profit d’un style plus sobre et concis ou le recours constant à la subversion morale malgré un protestantisme fasciné par les mystères catholiques.

Sexualité et exhibitionnisme

«Chessex a un problème avec la modernité dont il se contentait de penser qu’elle pouvait se réduire à un esprit de provocation, d’exhibitionnisme moral et sexuel», relève Daniel Maggetti. «Mais la religion et la sexualité appartenaient déjà à un ancien paradigme. Par rapport à ce cadre, il évolue avec un retard marqué, là où d’autres auteurs, comme Jean Pache, sont plus modernes. Dès le début, Chessex rêve de s’inscrire dans un registre classique avec, pour modèle dans le canton de Vaud, un écrivain comme Ramuz ou, en France, Flaubert, Maupassant. Mais il n’y a pas de remise en question formelle chez lui, juste l’idée de la langue, du bien-écrire.» Pour un Jacques Roman plein d’humour, la problématique dépasse Chessex: «Si un réel concurrent à Chessex était apparu, il aurait été du XXe siècle. La modernité en Suisse romande, vaste problème!»

Que retiendra la postérité de l’œuvre de Jacques Chessex maintenant qu’il n’est plus là pour en surveiller la réception? Sera-t-elle perçue comme une excroissance anachronique venue du passé, une spécificité culturelle vaudoise ou romande, une singularité égotique aux obsessions charnelle et spirituelle conjuguées? Aujourd’hui, si tout le monde s’accorde sur la grandeur expressive de son style, ces questions n’ont pas encore été tranchées et les dix années écoulées depuis la date de sa mort n’ont pas fait progresser le débat, malgré la parution, en 2003, d’«Hosanna», roman posthume hanté par la mort.

«Son œuvre mérite d’être étudiée», affirme Daniel Maggetti, qui prépare pour la rentrée un séminaire sur les titres «Reste avec nous», «Carabas» et «Portrait des Vaudois». «Par contre, la question d’établir des œuvres complètes ne me semble pas avoir beaucoup de sens. Il vaudrait mieux se focaliser sur celles qui le valent.» Une autre question ouverte par la disparition de l’écrivain est celle de la reformulation du paysage littéraire vaudois, voire romand, dès lors que son absence a laissé beaucoup d’espace vacant. Si sa place n’a pas encore été disputée, c’est peut-être que le féroce sanglier de Ropraz la défend encore depuis l’au-delà.

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