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Jean-Christophe Rufin s’amuse avec diplomatie

Son excellence engage un consul dans «Le suspendu de Conakry», détective suave à retrouver en série.

Jean-Christophe Rufin
Jean-Christophe Rufin
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Ancien ambassadeur de France, Jean-Christophe Rufin pèse ses mots. «L’esprit ludique domine dans ce roman mais il n’y a rien de gratuit.» Car même si l’auteur du «Suspendu de Conakry» ne songe pas à évoquer l’affaire Vincent Bolloré qui ces jours, mouille l’industriel dans les eaux troubles de ce port guinéen, son roman noir garde des accents réalistes. N’empêche, l’écrivain reste loin ici de sa prose habituelle, saga historique ample ou essai engagé contre les nouveaux barbares. L’Académicien prend la tangente du lourd et sérieux, cible du polar en série - le deuxième est prévu à l’automne. Sa première enquête fouille un trafic de drogue qui a mal tourné pour un citoyen français. La sœur du pendu exige des explications, l’enquête paresse dans la moiteur locale, l’ambassade est appelée à la rescousse.

Lourd pardessus mité malgré le climat, fond de costard lustré par les tabourets du piano-bar, Aurel Timescu, consul de France à Conakry, pose en raté suave. Accro au vin blanc, Tokay de préférence, aux élégantes à fessier mélomane si possible, ce Roumain accuse un déficit d’image. Sous la vision falote du médiocre absolu s’esquisse pourtant l’infinie sagacité d’un détective. «Tenu par le devoir de réserve, pour créer ma «poupée Barbie», je me suis inspiré de plusieurs diplomates mis au placard parce qu’ils étaient inadaptés à la fonction. Ou ne voulaient pas travailler.»

Tout son contraire, en somme. Le curriculum vitae de Jean-Christophe Rufin brille par l’excellence. Docteur sans frontière, diplomate en première ligne, Goncourt du premier roman et Goncourt tout court, «immortel» à 56 ans, un record. Pourtant, l’homme n’en mène pas large. «J’ai raté tout ce que j’ai désiré. J’ai obtenu tout ce dont je ne voulais pas.» La formule séduit sans vanité. «Je crois en l’échec. Entre volonté et providence, mes plantées m’ont porté chaque fois vers d’autres horizons. Rien de tragique là-dedans, je ne m’en plains pas.»

Comme Samuel Beckett et son «Echoue encore. Echoue mieux», le consul Aurel véhicule une absurdité réjouissante qui amortit les contours de l’existence. «Ses échecs sont de qualité. D’ailleurs, il se rattrape. J’ai tenu à ne pas l’abrutir. Le vin par exemple, ne le plonge pas dans une gaîté paillarde mais dans un état de veille propice à l’imaginaire. L’insomniaque que je suis, connaît cette semi-conscience crépusculaire. Même si je n’ai pas recours à l’alcool, tout juste aux somnifères.»

S’il regrette de ne pouvoir faire des gammes dans les Gymnopédies de Satie comme son cher loser, l’esthète trouve dans l’écriture ses échappées belles. «Les dons que je ne possède pas, je les vis par procuration. C’est ça, la vie romanesque. A mes débuts par exemple, je mettais en scène un botaniste. Moi qui n’ai aucun talent de multiplication des plantes, j’en ai conçu un vrai bonheur de jardinier.» Et de détailler les curieux mécanismes inhérents à l’acte littéraire. «Pour la plupart des gens, le voyage se confond avec une évasion. Moi, c’est le contraire, je voyage par obligation, Mes vrais périples, je les fais à travers mes créatures.»

À l’âge d’une retraite qu’il ne prendra jamais, Rufin garde intacte une passion pour la montagne, née de quelques années d’enfance en Suisse, des bonnes sœurs de Fribourg aux premiers HLM d’Ouchy. La moitié de l’année, l’écrivain habite désormais Saint-Nicolas-de-Véroce en Haute-Savoie. Amoureux de ski et randonnée, le diplomate trotte toujours autour du globe pour en adoucir les plaies. La fibre solidaire persiste. «Je pourrais vivre dans ma grange retapée mais je me priverais de cette réalité qui nourrit mes livres et recharge mes batteries.» Son œuvre varappe entre les styles, l’homme entre les étiquettes. «Ce qui me définit le mieux? Je suis un médecin qui écrit. Je suis persuadé comme disait Malraux, qu’à 20 ans s’achètent les livres pour la vie, que c’est alors qu’une vocation rentre dans la chair. Moi, c’était médecine. Que je le veuille ou non, cela reste le pivot de mon existence.» Un soupir. «Me définir en écrivain à cette époque… oh, j’en avais envie, pas le courage.»

"Le suspendu de Conakry", de Jean-Christophe Rufin, éd. Flammarion. ,

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