Le jeune auteur vaudois Adrien Gygax se penche sur les «bonheurs de vieux»

LittératureLe trentenaire, qui avait ébloui avec son premier roman, revient avec un petit texte enchanteur, qui prend le contre-pied du jeunisme ambiant.

Avec «Se réjouir de la fin», Adrien Gygax signe un récit nuancé, délicat et poétique.

Avec «Se réjouir de la fin», Adrien Gygax signe un récit nuancé, délicat et poétique. Image: TONATIUH AMBROSETTI

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Le Vaudois Adrien Gygax surgissait en 2017 dans le monde des lettres romandes avec un premier roman très remarqué. «Aux noces de nos petites vertus» (Le Cherche-Midi) plongeait dans les excès de la jeunesse, l’emballement amoureux, la fuite dans les drogues, au cours d’une virée des Balkans à Istanbul. Le héros y faisait preuve d’une arrogance propre à son âge, mais aussi d’un cynisme moins commun à 25 ans.

Le natif de Mont-la-Ville, qui vit aujourd’hui à Glion, revient avec «Se réjouir de la fin», un court roman très différent du premier, paru cette fois chez Grasset. L’auteur, qui a troqué la fréquentation de Jack Kerouac contre Cicéron, Sénèque, Lucrèce ou Épicure, substitue à la folie de la jeunesse la sagesse du grand âge. On y lit les derniers mois de vie d’un résident en maison de retraite retracés sous forme de journal, entre grands renoncements et nouveaux petits plaisirs découverts avant de tirer le rideau final. Interview.

Pourquoi écrit-on sur ce thème à 30 ans?
Pour mon travail de consultant en entreprise (ndlr: qu’il exerce désormais un jour par semaine, le reste étant dédié à l’écriture), je suis intervenu à la Fondation La Rozavère à Lausanne, et je me suis aperçu que les résidents y avaient une vie, des amis, des activités, que ce n’était pas juste des personnes qui attendent de mourir. Cela dit, j’ai d’abord écrit pour moi, par rapport à mes angoisses personnelles, la mort est un thème qui me hante depuis longtemps, sans que je sache pourquoi. J’aimerais qu’on puisse vraiment parler de la mort, que ce soit un vrai sujet.

Votre texte est si différent du premier qu’on croirait que vous avez pris 50 ans?
Cela correspond effectivement à une évolution personnelle. Quant j’ai écrit mon premier livre, je brûlais la chandelle par les deux bouts. J’ai beaucoup voyagé. Beaucoup fait de soirées sous substances. Aujourd’hui je me suis calmé à la suite d’un bad trip. J’aspire à une vie plus tranquille. J’ai même un jardin. C’est dire!

Ces petits bonheurs de vieux, vous les avez imaginés ou vous avez mené l’enquête?
J’ai interrogé ma grand-maman, mais sinon je les ai imaginés en observant les résidents de la Rozavère, où je suis allé régulièrement. J’ai fait des études de sociologie, mais j’ai voulu me détacher du cadre rigoureux d’une recherche académique sur le sujet.

Votre héros n’a pas démissionné, il continue à apprécier les petits plaisirs de la vie...
Oui, je voulais voir si c’était jouable d’être hédoniste à 90 ans.Trouver un peu de beauté dans le déclin. Dénicher la lumière dans ces moments-là, une joie liée à ce que l’on mange ou à ce que l’on voit, se donner le droit d’être dans la contemplation. De lâcher prise aussi. Pour découvrir qu’accepter d’être en chaise roulante peut permettre de se balader plus loin qu’à pied.

Votre héros s’autorise à ne plus être concerné par le monde, à ne plus changer d’avis, des attitudes peu valorisées par la société…
J’ai voulu proposer des alternatives au jeunisme ambiant et aux injonctions contemporaines, qui commandent d’être actif, de réaliser ses rêves, de dépasser ses limites. Cette course folle génère un encombrement intérieur qui ne me correspond pas.

Vous évacuez les questions religieuses en une phrase…
Il était important pour moi que mon personnage soit agnostique, car c’est ce qui me correspond.

Selon vous, il y aurait un certain réconfort à être «au bout de ses peines»?
J’ai réalisé qu’à 30 ans je n’avais pas connu de grand drame dans ma vie, et que j’étais donc «au début de mes peines». Quoi qu’il m’arrive, j’ai beaucoup plus à perdre que mon personnage qui se trouve, lui, «au bout de ses peines». J’ai aussi remarqué chez ces personnes âgées ont une certaine fierté à avoir traversé toute une vie.

Créé: 15.02.2020, 10h43

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Une délicate évocation de la fin

Lorsqu’il entre dans le «bloc de béton», le narrateur, un nonagénaire condamné par la maladie, comprend qu’il doit lâcher prise. Accepter qu’il est là pour mourir: «On cesse vite de prétendre qu’on est là pour autre chose. On finit tous par l’avouer après un mois ou deux. Et ça prend vite toute notre face, cette idée de mort, ce dernier projet.»

Alors il revisite sa vie, convoque les souvenirs qui se dérobent avec de bons vins, se plaît à faire le sourd, collectionne avec délectation le courrier, retombe amoureux, et s’encanaille à la morphine, en une seule prise après la visite du médecin, car enfin il n’a plus toute la vie.

Le renoncement arrive lorsque les nouveaux amis s’en sont allés. Un récit nuancé, tendre, drôle parfois, avec des pages très poétiques, notamment sur la disparition du sommeil. Sans cacher la décrépitude physique ou les peines, l’auteur fait le pari que, pour paraphraser Sénèque, après avoir bien vécu, on peut se préparer à bien mourir.

«Se réjouir de la fin»
Adrien Gygax
Ed. Grasset, 112 p.

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