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Les jeunes ne se rêvent pas tous DJ mais deviennent aussi écrivains

Rencontre à Genève avec le jeune auteur Simon Johannin, 26 ans, qui vient de publier «Nino dans la nuit».

Simon Johannin, mercredi au Salon du livre de Genève. Un écrivain qui donne une voix à la jeunesse contemporaine.
Simon Johannin, mercredi au Salon du livre de Genève. Un écrivain qui donne une voix à la jeunesse contemporaine.
STEEVE IUNCKER-GOMEZ

À eux deux, ils totalisent 53 ans. «Ça fait presque encore un jeune auteur puisque j’ai déjà entendu Nicolas Mathieu (ndlr: dernier Prix Goncourt) être présenté ainsi! Dans ce cas, nous sommes des bébés auteurs…» Capucine et Simon Johannin, respectivement 27 et 26 ans, viennent de publier «Nino dans la nuit», un roman qui frappe par son souffle, sa capacité à refléter les préoccupations d’une jeunesse un peu paumée, à la dérive, mais qui veut toujours planter ses crocs dans une vie qui lui échappe parfois. Rencontre avec la moitié masculine de ce couple à la ville comme au livre, un Simon Johannin que l’on croise dans un Salon du livre de Genève tout bourdonnant de l’ouverture, mercredi, de sa 33e édition.

Comment êtes-vous entré en littérature?

Par accident. Je me voyais plutôt aller vers le cinéma. C’est d’ailleurs autour de cette passion que nous nous sommes rencontrés avec Capucine. Quand j’écrivais «L’été des charognes», je suivais une école d’art. Je ne prévoyais pas un roman mais un projet avec des photos, de l’installation. Au fur et à mesure, le texte s’est autonomisé. Ado, j’avais toujours envie d’écrire, sans prétention, même si je ne le faisais plus depuis longtemps. Je vais remettre le cinéma à plus tard…

Quel était votre bagage littéraire?

Je suis devenu lecteur au lycée, qui était d’un ennui mortel. Il m’arrivait de sécher les cours pour lire. Cocteau, Virginie Despentes m’ont accompagné à un âge où l’on est très perméable. À 17 ans, je suis parti de chez mes parents. La liberté a pris le pas, je n’avais plus trop le souci de lire mais d’expérimenter la vie, les amis. Plus tard, vers 21-22 ans, quand j’ai commencé à écrire, j’ai ressenti le besoin de lire à nouveau. Beaucoup de théâtre. Frank Wedekind, Jon Fosse. Aujourd’hui, je suis devenu très difficile. Je lis du Emmanuel Bove ou, dans le contemporain, Oscar Coop-Phane et son «Procès du cochon».

Vous vous propulsez sur un style inventif, d’une grande fraîcheur.

Au moment de «L’été des charognes», je ne lisais plus que des textes sur l’art ou du théâtre. Le style pouvait surgir sans ombres. Je l’ai gardé pour la suite. Le principe de base est d’utiliser une langue populaire, accessible, mais de la faire travailler en poésie. En même temps, c’est un flux mental qui inclut donc tout le délire que l’on a quand on se parle dans sa tête. Et Nino a un côté furieux, solaire, un peu Roberto Succo. C’était important de le faire sentir. Après, tous les moyens sont bons, je me permets toutes les libertés – par exemple, mettre des majuscules pour indiquer un volume vocal –, même s’il y a une grammaire à respecter.

Autant l’oralité du verbe que le début à la légion étrangère peuvent faire penser à Céline et au «Voyage au bout de la nuit». Une référence?

On m’a aussi dit Faulkner. Des livres que j’ai lus. Je pense qu’un lien peut être fait entre les époques avec cette idée de retranscription argotique d’une langue populaire qui vient de la rue et des bars. Mais pour ce qui est du début du récit, à la légion, je pense que j’ai plus été influencé par le cinéma de Kubrick dans «Full Metal Jacket».

Quels parallèles peut-on tirer entre le personnage de Nino et vous?

«Nino dans la nuit» est une vraie fiction, mais on écrit sur ce qu’on connaît. Je ne pourrais pas me plonger dans de la science-fiction ou dans les milieux bourgeois. On y a mis notre quotidien, nos amis, notre idée de l’amour. Certains dialogues, je les ai entendus. L’expérience du monde du travail, c’est la nôtre et celle de nos proches, avec sa précarité et ses petites combines. Mais cela reste de la fiction documentée et pas de l’autobiographie.

La fouille des poubelles de supermarché, vous avez connu?

Oui, les toxicomanes qui venaient à Carrefour tous les soirs et ne me reconnaissaient jamais, je les ai rencontrés. Ce genre de situations m’a donné plein de scènes à écrire. Ensuite, il faut transcender, donner un nouveau regard.

«Nino dans la nuit» est parfois trash, mais jamais complaisamment cynique, dépressif?

Dans cette adolescence qui va désormais au-delà des 20 ans, les personnages doivent exister avec la fureur de vivre propre à leur âge. Mais sans nihilisme. Sans donner de réponses non plus, mais en répercutant les questionnements de ces jeunes pas trop cultivés, pas trop friqués, mais qui réfléchissent avec leurs propres moyens à la sexualité, la paternité, la filiation.

La caricature était-elle un danger?

Il fallait éviter la surenchère. Il y a des choses que l’on a écartées. Elles étaient réelles, mais, dans le livre, c’était trop. Je voulais aussi porter la contradiction au cœur du récit car si deux personnes du même avis saoulent, dix c’est une secte! En France, on est écartelé entre la start-up nation et le point rouge de la vérole – le côté antibanquiers. Je ne voulais verser ni dans l’un ni dans l’autre mais garder leur singularité aux personnages, à leurs expériences. Au lecteur, ensuite, de tirer ses conclusions.

Comment faites-vous pour écrire à deux?

Nous venons plutôt des arts plastiques, de l’image. Capucine est photographe et mon premier texte était basé sur une série de ses photos. Moi, j’ai un style, je peux faire du papier. Mais je n’aurais pas pu écrire «Nino» tout seul. Capucine avait la vision structurée de l’histoire, elle a serré la narration, réalisé une frise chronologique, une bible de personnages. Un travail éditorial: une scénariste de livre?

Les retours sont excellents. Comment vivez-vous ce succès?

Quand «Libé» ou «Le Monde des Livres» font des papiers, je suis content, mais je préfère recevoir un message d’une meuf de 20 ans qui va bosser à 6 h du matin chez Paul et qui me dit que sa vie est moins dégueulasse parce qu’elle se sent moins seule après avoir lu le livre. Les jeunes vivent une suffocation qui n’existait pas il y a 20 ans. Tant mieux ensuite si un sociologue peut aussi y trouver matière à réflexions sur les conditions de travail de ce changement d’époque et que des grands-mères me disent qu’elles comprennent mieux leurs petits-enfants.

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