Jonathan Coe pique toujours la curiosité

LittératureFantastique codicille au «Testament à l’anglaise» d’il y a 20 ans, «Numéro 11» chasse quelques araignées au plafond de l’humanité en folie. Jusqu’à Lausanne.

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Avec le temps, il devient parfois embarrassant de croire Jonathan Coe. Son onzième roman, Numéro 11 , publié à l’origine par coquetterie superstitieuse, un onze du onze, tire son origine de Testament à l'anglaise, qui en son temps, marqua les esprits. Pourtant, il vous déclare avec aplomb: «Il n’est pas particulièrement cher à mon cœur. D’un point de vue tout personnel, je préfère Bienvenue au club , La pluie, avant qu’elle tombe , ou Expo 58 .» Soit, ce dernier livre arrache encore des rires au souvenir de péripéties sous la couette aussi gonflées que l’Atomium planté en terre wallonne. Au-delà de cette réserve, Numéro 11 possède l'immense mérite de donner suite d'outre-tombe. Surtout, le gentleman y reste maître de l’insondable labyrinthe de la nature humaine. Et ce, même si par goût de l’absurde, il préfèrera toujours la «lose» à la logique.

Les Romands y prendront aussi un plaisir particulier en découvrant Lausanne griffée à l’anglaise. L’héroïne, Rachel, préceptrice de deux gamines richissimes, y est expédiée par ses riches patrons. Une fois les maths révisées au Beau-Rivage «à l’élégance froide et aseptisée», la jeune femme meuble son dimanche. Un peu de marche le long des berges, et là voilà au centre-ville «moderne et confortable mais sans âme». Désorientée par tant d’ennui, l’étrangère prend soudain un électrochoc. Elle vient de rentrer dans le Musée de l’Art brut. Révélation.

Jonathan Coe n’attend aucun remerciement de l’Office du tourisme. «Je n’avais pas choisi Lausanne jusqu’à ce que Vera Michalski m’invite à sa fondation pour une conférence. Le lendemain matin, elle m’a emmenée au Musée de l’Art brut, une expérience écrasante! Les œuvres produites par ces artistes dépossédés de tout, handicapés parfois, m’ont ébloui. Et ils rentraient si bien dans mon roman. Quant au Beau-Rivage, je l’ai trouvé sur Trip Advisor, il me fallait l’hôtel le plus cher du coin. Voilà à quoi s’en remettent les romanciers de nos jours! Mais j’avoue pour y avoir résidé, qu’il correspondait à ce que j’avais imaginé.» Et s’il persiste à parler de «Lake Geneva», le diplomate s’excuse par avance de toute critique. «J’espère ne pas avoir donné une impression peu flatteuse de Lausanne, j’aime la cité.»

Au-delà, l’auteur déroule depuis les murs de l’Art brut une toile narrative qui implique de mystérieuses pattes d’araignées. Juste revanche, les bestioles dévoreront le touriste tout cru au fil d’un passionnant imbroglio. Pour s’y retrouver, il faut savoir que cette chronique d’époque, parce qu’elle implique en filiation tordue le clan des Winshaw, accrédite l’idée d’une «sequel» de Testament à l’anglaise. Après tout, il y a 20 ans, cette famille exhumait déjà de fantastiques cadavres de ses placards par des nuits orageuses. La causticité patinait une galerie de vénérables portraits, brillant enduit qui à l’évidence, fait toujours ses preuves aujourd’hui.

Jadis, il s’agissait de dégommer le système de Mrs Thatcher. De nos jours, l’Angleterre pourvoit une cible tout aussi inoxydable. «Je voulais analyser la frustration et la colère, ressentie par le peuple anglais, qui ont conduit au Brexit. J’étais assez naïf, j’en ai peur, et j’ai sous-estimé la vieille garde citoyenne qui entretient la vision nostalgique d’une Grande-Bretagne qui se tiendrait fièrement isolée de ses voisins. Un concept daté à mes yeux! Et les jeunes générations ne remercieront pas leurs ancêtres de les avoir dépouillés de leur passeport européen. Une grossière erreur.»

Ce codicille – pas encore les dernières volontés de l’auteur, loin de là! – déterre son cher esprit rebelle mais sans mélancolie. «Puisque je m’engageais dans un autre roman politiquement engagé, il me semblait naturel de jeter un œil sur Testament à l’anglaise, un bouquin où je m’étais déjà fait la main sur ce genre. J’en suis désormais au onzième roman. De plus en plus, ils ressemblent chacun au chapitre d’un seul ouvrage, plutôt qu’à des œuvres autonomes.» Trop malin pour verser dans la satire pure, le Londonien bataille d’ailleurs à la frontière des genres. Sous son label précisément étiqueté, Numéro 11 flirte avec le roman gothique et le polar criminel, la chronique sociale et le puzzle d’énigmes. «J’essaie d’ailleurs d’éviter le ton didactique de Testament à l’anglaise.» Assez sévère pour encore qualifier ce classique de «prêchi-prêcha cru et simplet», il admet s’être amendé, se radoucit. «Je laisse aussi la fin plus ouverte pour rompre toute tentation de céder au charme de la nostalgie.»

A 55 ans, le groupie des tombeurs hollywoodiens Jimmy Stewart et d’Humphrey Bogart séduit autrement. «Je veux échapper au syndrome de l’âge mûr, définitivement. Le livre s’inspire en partie de mes filles, seize et dix-neuf ans. Je les regarde grandir, développer une conscience politique. Je les vois surtout comprendre combien le monde, comme nous l’avons façonné, reste extrêmement imparfait.» Mieux vaut donc s’en moquer.

(24 heures)

Créé: 06.11.2016, 14h26

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