Laferrière apprivoise la Ville Lumière avec un chat

L’Académicien français de Port-au-Prince griffe un suave «Autoportrait de Paris avec chat». Interview.

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Dany Laferrière ironise: «À chaque fois que je suis fatigué, il semble que j’écrive une autobiographie. Au fond, la littérature n’existe-t-elle pas pour trouver des liens solides dans le disparate de la vie?» Et quel merveilleux désordre que ce roman graphique ébouriffé d’autobiographie. Dans le journal de bord «Autoportrait de Paris avec chat», un félin arbitre les élégances de la Ville Lumière avec une patte très sûre. À ses côtés, l’écrivain tente de suivre ce guide dans le capharnaüm de ses lectures, visites d’ateliers, séances de graffiti. Plus enclin à discuter qu’à ronronner, l’Académicien, 65 ans, très peu académique sur le coup, caresse sa ville d’adoption à rebrousse-poil. Jubilatoire.

Pourquoi laisser une chatte raconter ce Paris et pourquoi le dessiner?

Dessiner, c’est un geste ancestral qui m’est revenu un jour d’aéroport, à regarder des enfants qui «débordaient» des marges et à qui leurs parents avaient donné des crayons de couleur. Pour moi aussi, il était temps de mettre de la lumière sur ma page. Le chat… je n’en ai pas. Cela m’autorisait l’imaginaire pur pour aller toucher ma plus proche intimité. Comme cet animal qui déteste les flatteurs et trouve normal d’être flatté.

Haïtien de naissance, citoyen de Montréal ou Miami, habitez-vous Paris ou Paris vous habite-t-il?

Oh, j’occupe un studio qui regorge de fantasmes. Et je ne suis pas un étudiant fauché à la soupe populaire. Paris au quotidien reste quand même une belle ville.

Même occupée par les Parisiens?

Par boutade, je pourrais dire qu’à Paris comme dans le monde, les humains finissent dans la vaste catégorie des nomades. Dès qu’ils ont eu des jambes, les hommes les ont prises à leur cou, et encore plus que jadis! Qu’ils prennent la mer au péril de leur vie ou volent en première classe. De là, je cohabite avec les Parisiens comme avec n’importe qui. Est-ce le poisson qui fait la mer ou la mer qui fait le poisson?

Pas de spécificité parisienne, alors?

Je cite toujours volontiers la formule d’Aragon: le Parisien vient de partout, c’est le café qu’on fréquente.

Votre Paris est une fête, comme dit Hemingway, celui de Miles, Camus, Prévert ou Gréco. Une invention?

Chacun trouve son itinéraire, c’est ça, la littérature. Peut-être à Paris est-il moins excentrique de découvrir l’autre en personnage romanesque qui passe sur le trottoir, se relie aux êtres, à leurs rêves, rentre dans une histoire. Certains ne sortent plus de ce cadre, moi oui. Je ne suis pas aussi indispensable à Paris que le marchand de légumes au coin de ma rue.

N’êtes-vous pas en charge de la culture française désormais?

OK, je suis académicien mais pas pour parler grammaire et dictionnaire, pas pour faire la police! Je veux défendre une langue qui stimule, produit une audace utile, définit un style, un ton. Je me sens plus actif en défendant le français dans le «New York Times» par exemple.

Vous saluez d’ailleurs les rappeurs.

Car le français des Lumières est la langue de la conversation, qui permet d’argumenter par le juste poids des mots. La preuve, je dis ceci, et en même temps, le français me sort immédiatement du carcan mental de ce que je viens d’énoncer.

C’est-à-dire?

A la réflexion, l’’humain ne se résume pas à sa langue, même maternelle ou consolatrice. L’humain se définirait plutôt dans la capacité de tendresse qui gît en lui. Officiez-vous à l’Académie avec la fantaisie de feu Jean d’Ormesson?

J’écris avant tout des livres. Je me suis trouvé sous la Coupole à 60 ans, asticoté par de soi-disant «retraités»... Et comment ne pas admirer René de Obaldia, centenaire au sourire bienveillant qui nous gave de son humour à chaque séance! On reste vert sous la Coupole, et pas à cause de l’habit. Il doit y avoir un microclimat. D’ailleurs, il y est interdit d’évoquer les problèmes de santé. Vous m’accorderez que cela sauve des discussions les plus oiseuses du genre humain.

Vous sentez-vous immortel?

Je ne suis pas idiot, c’est la langue qui est immortelle. Et qui doit le rester dans ses nuances et ses métamorphoses. Chacun doit y œuvrer, des paysans aux citadins. Et même les chats!

Créé: 09.06.2018, 15h56

Infos

«Autoportrait de Paris avec chat»
Ed. Grasset, 313 p.

En dates

1953
Naît à Haïti, part à Montréal à 23 ans, désormais résident canadien.
1985
«Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer».
2009
«L’énigme du retour», Prix Médicis
2010
En plein tremblement de terre à Haïti, décide d’être un «vrai écrivain».
2013
Elu à l’Académie française. «Journal d’un écrivain en pyjama».
2016
«Mythologies américaines».

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