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Lire l'Amérique en marge de ses écrivains

Alexandre Thiltges et Jean-Luc Bertini captent la littérature sur le terrain dans «Amérique des écrivains en liberté».

Leur tandem s’est formé dans un bar en 2007. Docteur en lettres, Alexandre Thiltges était en avance pour son rendez-vous avec le franc-tireur hollywoodien Budd Schulberg, comme le photographe qui allait immortaliser la rencontre, Jean-Luc Bertini. «Nous sommes allés boire un café, raconte ce dernier. Et n’avons fait que parler littérature américaine. Chacun avait trouvé son alter ego en l’autre, notre amitié était scellée! Trois mois plus tard, nous partions en voyage pour l’Ouest.»

Ils le racontent dans Amérique des écrivains en liberté, quarante mille kilomètres en pick-up Ford, cinq années d’aventures. Les complices se déclarent même prêts à rempiler. «Nous allons bientôt entreprendre un second volume sur les romanciers de New York et la côte Est!» Ces originaux séduisent avec ce carnet d’atmosphères livresques, qui brasse l’intime et le réalisme. «Nous voulions tenir compte de tribulations les plus accidentelles, de la célébration d’un Thanksgiving à la première élection de Barack Obama en passant par un festival de zombies dans un coin perdu du Michigan.»

Ainsi, Jean-Luc Bertini n’oubliera jamais «ce visage hargneux couvert de cirage, en sortant de chez la romancière Laura Kasischke dans le Michigan. Il faut dire que le type en tenue paramilitaire, avec une arbalète chargée, hurlait que nous nous étions arrêtés sur une propriété privée!»

De Dan Fante à Richard Ford, quelle fut le plus mémorable exploit dans ce Midwest et Ouest américain?

Réussir à dénicher le grand James Crum­ley (ndlr. pilier de la littérature du Montana, pote de Jim Harrisson et Thomas McGuane, 1939-2008) au zinc du Depot Bar and Restaurant, à Missoula, comme on le raconte dans le livre

Vous attendiez-vous à ce que l’Amérique élise un Donald Trump?

Non, il existe en Amérique une «fêlure» qui rappelle ce pauvre F. Scott Fitzgerald. Ce sentiment appartient absolument au paysage dans un pays qui a toujours divisé. Division entre Angleterre et Américains, Amérindiens et colons, Confédérés du Sud et Yankees du Nord, esclaves noirs et tortionnaires blancs, pauvres des campagnes et riches des villes, snobs new-yorkais et «rednecks» du Midwest.

Comment cela se manifeste-t-il?

L’unité, grande obsession américaine, redevient une triste fracture maintenant que les «Blancs mâles en colère» (angry white men) sont parvenus à élire leur représentant milliardaire. Il y aura plus que jamais les «Divided States of America»: New York et la Californie démocrates contre le reste du pays ultrarépublicain.

A quelle réalité colle l’Amérique que décrivent les écrivains?

Souvent, ces dissidents amplifient en mots les maux de l’Amérique. Ils sont les porte-parole des sans-voix. Et ils décrivent cette réalité de la façon la plus frontale et directe possible, l’affrontant dans sa dureté la plus inéquitable.

Pourtant, le fossé entre les intellos et les autres ne s’accentue-t-il pas?

C’est le paradoxe. Certains spécialistes observent même que la classe moyenne tend à s’appauvrir, à se déclasser. Je pense d’ailleurs que ces questions américaines de race, classe, genre, passionnent parce qu’elles renvoient en effet miroir à nos propres angoisses européennes.

Comment expliquer que des auteurs américains, souvent chéris en Europe, restent méconnus chez eux?

D’une manière générale, il y a une passion française pour la littérature. Et aussi cette fascination pour un pays d’immigrants européens, sa capacité d’invention, ses extraordinaires paysages, ses contrastes. Les raisons ne manquent pas. Sans doute aimons-nous aussi mystifier. Et puis… L’Amérique magnétise aussi pour ce qu’elle a d’extrême.

Vous ont-ils surpris sur leurs terres?

Souvent. Nous n’imaginions pas que Thomas McGuane vive dans un si vaste ranch. Mais aux USA, il est courant de trouver deux réalités opposées, qui se côtoient.

Songez-vous à ces contrats conclus parfois en millions de dollars?

C’est vrai qu’un Philip Meyer par exemple, gagne très bien sa vie entre ses ventes et ses accords à Hollywood. Sa maison à Austin le prouve. N’oublions pas qu’il a longtemps vécu dans la pauvreté: il a «payé son dû», et il a bien insisté sur ce point lors de notre rencontre. L a plupart des écrivains vus vivent très confortablement de leur plume, mais il est certain que les revenus du jeune Eric Puchner ne sont pas les mêmes que ceux d’un Jim Harrison. Ce fabuleux surdoué, notamment, est comme beaucoup, obligé d’accepter un poste de prof dans ces fameuses usines à fabriquer des romanciers, ces ateliers de «creative writing». Le comble!

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