Passer au contenu principal

«En littérature, tout est affaire de temps»

À l’occasion des 40 ans des Éditions de l’Aire, son fondateur Michel Moret évoque l’aventure de cette maison «semi-artisanale».

Michel Moret, fondateur des éditions de L'Aire, travaille aujourd'hui avec Xochitl Borel et Arthur Billerey.
Michel Moret, fondateur des éditions de L'Aire, travaille aujourd'hui avec Xochitl Borel et Arthur Billerey.
PATRICK MARTIN

Les Éditions de l’Aire, à Vevey, c’est une petite entreprise comme on se réjouit d’en dénicher encore. Une porte qu’il faut repérer, dans la cour intérieure d’une rue pas trop éloignée de la gare de Vevey, mais tout de même à l’écart du tumulte. Accueillant dans la grande pièce qui respire les livres, Michel Moret, 74 ans, tient la barre de la maison «semi-artisanale» que ce libraire de formation a fondée il y a 40 ans. Au catalogue fort de 1600 titres figure Ramuz, Chappaz, Corinna Bille, Alice Rivaz, Yvette Z’Graggen, Corinne Desarzens, et, dans la relève, Marie-Jeanne Urech ou Matthieu Ruf. Aujourd’hui secondé par les jeunes auteurs Xochitl Borel et Arthur Billerey, celui qui se définit comme un «éditeur-funambule» décidant plus avec le cœur qu’avec la raison, sort une quarantaine de titres par an et nourrit la flamme avec les pépites littéraires qu’il guette dans son courrier.

– Quatre décennies d’édition, qu’est-ce que cela représente?

– Beaucoup de bonheur et quelques angoisses, mais c’est vrai pour tous les entrepreneurs. Quand j’ai commencé en 1978, le monde du livre était en expansion. Le besoin de lire était là. Les collections de poche n’existaient pas encore en Suisse. Presque toutes les chaînes télévisées avaient leur émission littéraire, et pour chaque sortie, il y avait 30 recensions dans la presse écrite. La première décennie fut une période très intense d’ensemencement. On a publié Georges Simenon, Ludwig Hohl, les œuvres complètes de Jacques Mercanton, Jacques Chessex, et lancé de jeunes écrivains comme Pascale Kramer ou Marie-Claire Dewarrat.

– La deuxième décennie a été plus compliquée…

– Avec les années 90 est arrivée la mondialisation, c’était le début d’une période où une trentaine de librairies ont fermé en Suisse romande! De nombreux diffuseurs ont disparu, des éditeurs parisiens ont tiré le rideau ou fusionné. Je me suis alors rabattu sur la collection Le Chant du Monde, que j’ai développée durant la troisième décennie, avec tous les classiques gréco-latins traduits par André Bonnard, ou «L’Histoire de la civilisation grecque» de Jacob Burckhardt — un gros challenge que tous les éditeurs parisiens avaient refusé à l’époque. C’est aussi à ce moment-là que j’ai lancé la collection de poche L’Aire bleue.

– Et aujourd’hui?

– Il faut toujours autant d’opiniâtreté pour survivre. C’est une époque passionnante, mais plus difficile à cause des bouleversements dans les médias et du nombre de lecteurs qui diminue. Avec la société numérique, il y a aussi une uniformisation. Les auteurs qui se vendaient en Suisse romande à 3000 exemplaires s’écoulent aujourd’hui à 300, mais ceux qui vendaient 50 000 livres en écoulent désormais 500 000.

– Et vous, quel est votre tirage moyen?

– On sort en général 1000 exemplaires, avec des exceptions, comme les ouvrages de Didier Burkhalter (Ndlr: «Enfance de terre» et «Là où lac et montagne se parlent», et l’ex-conseiller fédéral prépare un roman à paraître à la mi-août). Ou «Matthias Berg» d’Yvette Z’Graggen, qui s’est écoulé à plus de 100'000 exemplaires et continue à se vendre dans les écoles.

– Comment définiriez-vous votre ligne dans le paysage romand?

– Nous avons une production éclectique articulée entre passé, présent et futur, avec un souci de diversité de points de vue. Et, sur le plan littéraire, on a publié beaucoup de classiques romands, mais nous aimons aussi être à côté du standard, déranger, être à part. Nous avons sorti récemment «Venir grand et sans virgule» de Myriam Wahli, une écriture ébouriffante qui ne ressemble à rien de connu.

– Qu’est-ce qui a le plus de succès, les classiques ou les contemporains

– Traditionnellement, la maison tirait ses revenus à 60-70% de son fonds, et à 30% des nouveautés. Aujourd’hui, on se rapproche du 50-50, car il est indispensable d’avoir des livres qui flambent, comme celui de Didier Burkhalter, et certains livres anciens ne sont soudain plus demandés.

– Dans le texte que vous signez dans «Naissances», vous parlez de l’édition comme d’une vocation. Qu’est-ce qui fait qu’on continue?

– Ces moments d’enthousiasme absolu pour un texte! Il m’est arrivé de téléphoner à des auteurs à 23h pour leur dire que leur manuscrit était accepté. Récemment, j’ai reçu un premier roman d’une jeune auteure un samedi à 11h. À 13h, je l’appelais pour lui dire que nous prenions son texte. Et j’ai bien fait parce que plusieurs éditeurs l’ont contactée ensuite.

– On loue la vitalité de la littérature romande. La confirmez-vous?

– Oui. Il y a une floraison d’auteurs qui ont le verbe haut et exigeant. Il y a quelque chose de joyeux et de mystérieux dans cette explosion. C’est peut-être parce que l’écrit est en danger que cela crée ce moment d’effervescence. Est-ce cela va durer? Est-ce un merveilleux chant du cygne? On ne le sait pas. Qu’en restera-t-il? On ne le sait pas non plus. En littérature, tout est affaire de temps.

– À leur sortie, certains livres passent inaperçus malgré leur qualité…

– Oui. Cela arrive toujours à un petit pourcentage de textes, mais au fil du temps, le talent finit par être reconnu. Parfois post mortem. L’écrivain valaisan Raymond Farquet, qui n’a pas eu de succès de son vivant, se vend aujourd’hui mieux que Chappaz. Pierre-Laurent Ellenberger aussi commence à être reconnu.

– De nombreux écrivains promeuvent eux-mêmes leurs livres. Qu’en pensez-vous?

– Certains arrivent à écouler mille exemplaires dans le cercle de connaissances, nous avons même eu le cas d’un auteur d’origine italienne qui a vendu tous ses livres en les plaçant par lot de dix dans les pizzerias. On ne peut qu’encourager ce type de démarche, car ce sont des réseaux auxquels l’éditeur n’a pas accès.

– Et les réseaux sociaux?

– Nous allons refondre notre site Internet, et Arthur réfléchit à la meilleure manière d’être présent sur les réseaux sociaux, avec la bonne distance, car c’est difficile de lancer un inconnu sur Facebook.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.