Le livre monde de Theodor Herzl

Roman graphiqueCamille De Toledo et Alexander Pavlenko griffent une biographie graphique dans le vortex de la mémoire sioniste. Une saga historique et romanesque.

Theodor Herzl, père fondateur de l’Etat d’Israël, sur son lit de mort en 1904. DR

Theodor Herzl, père fondateur de l’Etat d’Israël, sur son lit de mort en 1904. DR

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Historien, cinéaste, photographe, le romancier Camille de Toledo s’est inventé un job, archéologue fictionnel. Sa première incursion en bande dessinée, «Herzl», condense ces expériences dans une quête aussi factuelle que poétique, d’une figure croisée dans ses recherches sur la Vienne fin de siècle, il y a une quinzaine d’années. Là, au milieu des Freud, Klimt, Kokoschka et consorts papillonne Theodor Herzl. Ce jeune dandy désespère de devenir un écrivain, il finira en père cofondateur de l’État d’Israël.

«Cette vie de Herzl est devenue comme une centrifugeuse de mes questions»

«Cette vie de Herzl (1860-1904), raconte Camille de Toledo, est devenue comme une centrifugeuse de mes questions. Comment peut-on écrire l’histoire à venir, que faire des conflits de mémoire, comment retrouver un horizon d’émancipation, d’espoir?» Originaire de Turquie, éduqué en France, notamment à la Sorbonne, Berlinois d’adoption, Camille de Toledo se passionne pour les écritures labyrinthiques. Pour les passeports culturels hybrides aussi.

Alter ego détective

Afin de cerner la personnalité multiple de Herzl, l’auteur de «Vies potentielles» se crée un alter ego, narrateur et détective. Cet Ilia Brodsky, «juif condamné par l’histoire à l’errance» fuit les pogroms russes de 1882, traverse l’Europe avec sa sœur Olga. À Vienne, il devient commis pour un photographe, croise Herzl qui va changer sa vie, puis leurs bourlingues respectives reprennent. Bientôt Olga part pour New York, lui survit à Londres. Alors que le souvenir de Herzl le hante, bien plus tard, Brodsky tente de comprendre cette énigme humaine dans la solitude de sa petite échoppe de Whitechapel.

Au milieu des années 1920, l’annonce de la mort de sa sœur précipite son projet. Son récit devient un testament teinté de mélancolie, une lettre d’adieu au passé, un message d’espoir pour les générations futures. Comme Camille de Toledo, l’écrivain Mathias Ennard, expert en orientalisme, pratique volontiers la ruade érudite, l’exploration onirique surgissant dans l’exposition sociopolitique. D’où ce fraternel éloge de «Herzl», biographie à l’originalité saisissante par ce parallèle entre le perpétuel vague à l’âme de Brodsky et la fièvre bâtisseuse de Herzl, qui solidifie leur identité commune. «La triste beauté implacable de cette théorie si vraisemblable brille au centre de l’œuvre comme les profondeurs d’un lac, à la fois familières et pourtant toujours insondables, et résonne en nous avec une force inédite: on nous révèle enfin ce que l’Histoire a d’intime. L’Europe à nu, l’Europe retournée telle un gant, l’Europe vide en son cœur.»

Pavlenko, lui-même exilé

Car l’historien De Toledo transcende son savoir en s’associant au dessinateur russe Alexander Pavlenko. Cet illustrateur de Sade, Pouchkine, Bataille, Berlinois d’adoption comme son mentor, interpelle avec sa vision d’un destin inscrit sur une Toile des plus complexes. Lui qui a quitté la Russie pour des raisons politiques ne pouvait que s’identifier à ces héros déracinés. «Travailler sur «Herzl», dit-il, m’a remis en contact avec tout ce que je creusais depuis des années. L’exil, les rapports des mondes juifs avec la Russie et l’Europe, les années d’éclosion des idées socialistes et sionistes.»

En plus de 350 planches défile en Scope une superproduction cinématographique somptueuse. Soit une vie qu’aucun scénariste n’oserait imaginer, tant sa singularité résiste dans un kaléidoscope d’apparences trompeuses. La mise en scène part de l’interrogation de Brodsky, dans la Vienne cosmopolite qui brille de feux créatifs et de mirages artistiques. Le Herzl mondain n’a pas encore conçu «L’État des Juifs», l’essai qui lui vaudra d’être gratifié du titre de «Visionnaire de l’État», «Khoszeh HaMedinah» en hébreu, soit le père fondateur de l’État d’Israël. Le dandy dépressif va passer par une métamorphose mentale radicale. Ou comment un bel «oiseau» au plumage scintillant à la cour autrichienne s’envole vers les sombres cieux tourmentés de l’émancipation d’un peuple rejeté de tous.

Etrange luminosité

Le compagnonnage de l’historien rigoureux et du graphiste libre donne une étrange luminosité à la gravité du sujet. Dans ses notes d’intention, Camille de Toledo professe «ne pas seulement s’importer d’écrire, mais d’écrire au-delà du livre.» Et de savourer son sujet: «En ce sens, la vie de Herzl est une formidable machine narrative. On y apprend comment un texte, le «script herlzien» peut devenir une matrice du futur. On pourrait dire que c’est une extension du domaine de l’écriture.»

D’où la parfaite communion avec les dessins d’Alexander Pavlenko. Le Russe, à la manière du clair-obscur expressionniste des gravures d’Emil Nolde, y laisse fuser une furieuse et inattendue tristesse, mordue de tendresse. Les noirs pèsent avec une précision cruelle qui aiguise ce story board. Une descente viscérale dans l’intimité des utopies. (24 heures)

Créé: 04.08.2018, 16h59

Infos pratiques

"Herzl"
Camille de Toledo et Alexander Pavlenko
Ed. Denoël Graphic,
352 p.

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