Le Livre sur les quais ouvre pour la septième fois

EvénementFranc-tireur de l’Académie française, le cosmopolite Dany Laferrière préside dès demain la fête des livres à Morges. Comme s’il lançait une cérémonie vaudou.

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Si Dany Laferrière s’est épanché dans un sensuel Journal d’un écrivain en pyjama, l’énergumène ne colle pas au cliché de l’auteur tapotant en solitaire sur sa Remington dans une chambre de bonne. «Il y a la vie, là-dehors, la rumeur du monde!» plaide le Canadien.

Présider Le Livre sur les quais l’enchante. Poser en ambassadeur de la langue française le hérisse. «Je défends un espace assez secret, entre l’écriture et la lecture, une zone intime qui pulse au rythme de l’univers et se relie au fleuve de la littérature depuis la nuit des temps.» A l’évidence, ce pays ne s’embarrasse pas de frontières. «Parce qu’il ne se nomme, ni ne s’inquiète des histoires discourtoises de passeports.»

L’esprit moqueur jetait Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer dès 1984, se moquait des bien-pensants avec Je suis un écrivain japonais vingt ans plus tard. Fils d’un maire de Port-au-Prince en Haïti, exilé au Québec où il devient Canadien, ce prince des lettres à la gouaille de poète urbain siège depuis 2013 à l’Académie française.

Ses collègues de la Coupole n’espèrent plus l’amidonner sous les pompes dorées. Une épée marquée d’un dieu vaudou a tranché dès le départ le fil d’une conversion à l’expression libérée de l’étiquette. Car sous son effervescente provocation, le sexagénaire communie avec le verbe comme un fidèle se rend au culte. Son vaudou balaie les formules ronflantes, la pompe qui sclérose.

A Morges, Dany Laferrière discutera rentrée littéraire vendredi, relayé sur les ondes de La librairie francophone, puis débattra au Casino. Avant une croisière dominicale, il retrouvera samedi le Goncourt Alain Mabanckou, qui publie Le monde est mon langage. «Mon frère!» s’exclame-t-il. On parle de nous comme des grandes gueules de la littérature francophone. Francophone, je vous le demande!» Avec pareil magicien, Le Livre sur les quais risque la transe.

Pourquoi fréquenter des salons littéraires?
Sous sa frivolité apparente, l’acte de se rencontrer sur la base d’une pensée me semble essentiel. Derrière la solitude de son activité, l’écrivain porte en lui une foule de gens. S’isoler ne pousse qu’à se prendre pour quelqu’un de supérieur. Or, il faut que le verbe circule, et les livres ont des jambes, ils doivent marcher dans le monde.

Certains vous ont-ils marqué, vous qui lisiez Maurice Blanchot à 14 ans?
Pas vraiment. Seul l’apprentissage proprement dit de la lecture a modifié mon existence, et ce mouvement ne m’a jamais quitté. De là… un mauvais livre m’ébahit toujours, tant il porte d’angoisses et de courage. Remarquez aussi qu’un homme attelé à un ouvrage, au moins, pendant ce temps-là, il ne fait pas la guerre! Il y a une part de sacré dans ce fleuve d’encre qui remonte si loin et se perpétue.

Reste qu’un auteur en dédicace sans lecteurs, ça le blesse, non?
Il m’est arrivé d’attendre «mon» lecteur des heures. Puis arrive ce Juste comme dans la Bible, qui sauve la littérature. Stendhal disait: «Mes lecteurs ne sont pas encore nés.» Je trouve extraordinaire de pouvoir vérifier que tout n’est pas commercialisé et dicté par les sirènes de l’argent. Dans un salon du livre comme à Morges, il reste possible de croire qu’il se passe un truc entre les pages, qu’une obsession se matérialise. Car ces émotions devaient sortir et se faire connaître. Le livre est écrit par celui qui le lit.

Quitte à froisser, vous avancez en irréductible, l’ironie en bandoulière. En pur original?
Oh, l’original, persiflait Jean Cocteau, c’est quelqu’un qui veut faire comme tout le monde sans y parvenir. La pose ne résiste pas au temps, à l’argent, aux colifichets du pouvoir. Par expérience, je me méfie des concepts. J’ai découvert ainsi qu’il était très dur de devenir moins bien que soi, que la destruction d’un esprit exige plus de force qu’il n’y paraît.

Quand vous êtes-vous su écrivain?
C’était à Port-au-Prince, il n’y a pas si longtemps, un quart d’heure après la première secousse (ndlr: le 12 janvier 2010, il le raconte dans «Tout bouge autour de moi»). Je n’ai pas jeté mon carnet de notes pour courir dans un trou, comme un soldat se débarrasse de son fusil pour fuir. C’était le grand test, rester dans l’écorce nue du quotidien, à vif. La littérature, c’est aussi restituer l’ordre naturel. Un critique américain a cru m’offenser en parlant d’«un livre ordinaire basé sur un événement exceptionnel». J’en ai été flatté. Moi, je voulais me hisser au niveau de cette petite fille inquiète d’avoir perdu son cahier et qui demandait à sa grand-mère s’il y aurait classe le lendemain. Il faut entendre ces voix, pas toujours les grandes orchestrations.

Mythologies américaines conseille de lire «Hemingway debout, Dante au paradis, etc.». Où vous lire, vous?
Dans une baignoire! Dans le liquide amniotique du ventre rond maternel, dans cet espace consolateur. Je cherche les livres amis, pas ceux qui écrasent, mais ceux qui ne s’éloignent pas trop de ma réalité. Ceux au fond, que j’aurais pu écrire.

Le Livre sur les quais, Morges
Jusqu’à dimanche
www.lelivresurlesquais.ch

(24 heures)

Créé: 01.09.2016, 07h29

Points forts

1. Flâner sous le charme de la tente ou des croisières

Une tente au bord du Léman où cette année sont attendus 348 auteurs de tout horizon, 280 animations, de croisières débats en «Zep one-man-show», la 7e édition du Livre sur les quais récidive avec son style singulier, entre élégance bon enfant et propositions expertes. Seul défaut récurrent, les embouteillages qui menacent, sans toutefois atteindre le niveau «bestial» de certaines foires du livre. Flâner à Morges reste un bon plan.

2. Découvrir un futur géant des bayous

Tom Cooper ne peut se targuer de la notoriété de ses parrains, Stephen King, etc. Comme Philip Meyer pour «Le fils» il y a deux ans, Le Livre sur les quais repère parfois les futurs grands de la littérature américaine. Au-delà, l’auteur des «Maraudeurs» (Ed. Albin Michel) détaille une Amérique viscérale, entre croque-mitaines de l’industrie pétrolière et Pieds nickelés farfelus. A la veille des élections US, à suivre.

3. Se soigner avec Joann Sfar et Mathias Malzieu

Joann Sfar, maître du «Chat du rabbin», gratte souvent ses idées dans ses blessures intimes. Ainsi du deuil dans «Comment tu parles de ton père». Il en débat avec Mathias Malzieu, son pote depuis «Gainsbourg, vie héroïque». Un destin hors norme, le leader de Dionysos connaît. Le chanteur a failli mourir, épisode qu’il raconte dans «Journal d’un vampire en pyjama» (Ed. Albin Michel).

4. Toucher le «Nordic noir» en chair et en os

Avocate d’affaires de profession, experte en gastronomie à ses heures, Viveca Sten cache son jeu. La Suédoise griffe en série «Meurtres à Standhamn», au large de Stockholm (Ed. Albin Michel) – à voir aussi le jeudi sur Arte. Le Norvégien Ingar Johnsrud pour «Adeptes» (Robert Laffont), le Suédois Leif Davidsen pour «Mort accidentelle du patriarche» (Ed. Gaïa), son compatriote Johan Thorin pour «Fin d’été» (Ed. Albin Michel) et d’autres font aussi le déplacement. De quoi décrypter les ficelles du «Nordic noir», un mouvement qui dure depuis 2005. Pour l’anecdote, le Romand d’origine suédoise Marc Voltenauer rugit en tête des ventes avec «Le dragon du Muveran» (Ed. Plaisir de Lire).

5. Croiser la révélation du polar britannique

Avec «La fille du train» (Ed. Le Livre de Poche), Paula Hawkins déplace. L’air de rien, dans l’air du temps, ce polar aiguisé sur la routine des pendulaires et trempé d’un suspense hitchcockien à la «Fenêtre sur cour» embarque par sa finesse. Il s’inscrit aussi dans le registre des héroïnes de proximité, telles «Gone Girl», de Gillian Flynn. L’Anglaise, 43 ans, ancienne journaliste au «Financial Times», a pourtant peiné à trouver un éditeur, n’ayant auparavant publié qu’un manuel de conseils boursiers. Lors d’une de ses rares «sorties», la discrète racontera sans doute ce parcours, et le détail de l’adaptation hollywoodienne, sur les écrans le 26 octobre, avec Emily Blunt.

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