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Les livres de l’été: romans noirs et plus si affinités

Entre les best-sellers, les choix des libraires et les musts de l’oracle des princes Jacques Attali dans «Les chemins de l’essentiel», la littérature promet toujours l’évasion.

GETTY

À considérer les statistiques, les vacanciers remplissent leurs valises de romans noirs, thrillers, polars romantiques, romans roses, «feel-good», etc.

La carte postale pourrait paraître caricaturale, balancée cette année par Marc Levy ou Leïla Slimani, Guillaume Musso ou Laetitia Colombani. Au-delà, la météo des ventes indique que la passion littéraire demeure contre vents et marées.

Dans ce paysage, Jacques Attali produit un manuel excentrique, «Les chemins de l’essentiel». Romancier, historien, oracle des princes élyséens, économiste et même metteur en scène d’opéra ou chef d’orchestre, ce Français d’Alger, 75 ans, se console du monde par la création artistique.

L’esthète discipline son érudition en listes de «dix chefs-d’œuvre, trente incontournables et cent favoris» en littérature, musique, beaux-arts, etc. Jacques Attali porte le savoir comme un poussin s’ébouriffe de duvet. Sa curiosité pour le passé s’électrise des inventions informatiques. Le lire, c’est télécharger ses suggestions, à portée de tablette. Et plus si affinités.

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«Ça ne me gêne pas de passer pour un gourou»

Pourquoi ce manuel de repères?

De nos jours, le flux culturel a enflé selon des mécanismes parallèles. L’accès au stock s’est grandement facilité. Par ailleurs, nous avons tendance à aller toujours vers les nouveautés, les industriels de la culture y encouragent. Nos discussions sautillent sur les sujets à mesure qu’ils apparaissent chassés l’un par l’autre.

Le syndrome «t’es où, tu fais quoi»?

Exactement. Il pourrait même un jour, menacer le flux lui-même.

Dans quelle mesure?

L’individu, de plus en plus narcissique, se concentre sur sa propre production sur le réseau. Le virtuel, si ludique, est chronophage mais facile. Plus personne ne prend le temps de s’intéresser au stock, un roman a ainsi une durée de vie toujours plus courte.

Votre méthode n’impose-t-elle pas une consommation mécanique?

J’admets que certaines œuvres résistent. Je ne suis jamais arrivé à lire «Ulysse» de James Joyce, alors que j’adore les «Gens de Dublin». Je conçois que pénétrer certains chefs-d’œuvre exige du temps, de la répétition, de l’effort. Là, soudain, l’émotion devient magnifique. Au-delà de listes «sèches», fréquenter l’essentiel est bouleversant, addictif. Il évade, libère.

Vous allez passer pour un gourou!

Ça ne me gêne pas de passer pour un gourou s’il s’agit de rappeler quelques principes: respect de soi, sens critique, goût du partage, etc. Je ne crains pas de parler de l’amour de l’universel, de rêver d’un monde moins frénétique, de prôner une culture accessible à tous sur le cloud. Notre capacité à admirer me semble trop minée par l’amertume, l’envie, le manque d’humilité.

Paradoxe, vous le prescripteur, conseillez de sortir des choix prescrits par les algorithmes des sites type Amazon, etc.

Mais oui, que chacun fasse ses listes, car la curiosité mène à l’empathie.

Les artistes suisses restent rares dans vos essentiels. Hasard?

Je n’ai pas cherché à plaire avec des quotas, j’ai des répétitions d’ailleurs. Les Suisses… vous avez Jean-Jacques Rousseau mais c’est un Genevois. Et Honegger, bien sûr.

En cinéma, vous citez Truffaut à deux reprises, pas Jean-Luc Godard.

J’avoue rester hermétique à son génie. «Pierrot le fou» par exemple, que beaucoup vénèrent, m’ennuie. J’ai respecté mes vrais choix personnels.

Comme un autoportrait finalement?

Je n’y ai pas pensé une seule seconde mais à la réflexion… Ne se devine-t-on pas dans ce qui nous dépasse, dans ce que nous aimons? Même si j’ai voulu repérer ce qui allait rester, un pari en somme avec l’éternité! Et surtout, rappeler que l’art n’est pas une bulle de savon mais relève de l’immortel. Comme Chopin peut l’être.

Ces listes sont-elles aussi une manière de repousser la mort?

De mettre la mort à distance en tout cas. Vous savez, quand vous achetez des livres que vous rangez «pour plus tard» dans votre bibliothèque. Ça vous donne l’illusion de retarder la fin, d’en garder pour demain.

Quels livres emporterez-vous en vacances?

J’ai décidé de découvrir la littérature africaine, ces écrivains qui parlent d’un continent où vivent quand même deux milliards d’habitants. De là, je suis ma méthode. Je commencerai par les classiques recommandés par des amis experts. Je tiens absolument à mesurer la dette que nous devons à ces conteurs jusqu’à des temps très récents.

À suivre vos conseils, qui aura encore le temps de lire vos propres thrillers, «Meurtres», etc.?

À chacun de voir. Je crois en la futilité, tout a un sens… même la futilité. Mais je n’aurais jamais l’inélégance d’user de cette tribune pour vanter mes romans.

«Les chemins de l’essentiel» Jacques Attali. Ed. Fayard, 240 p.

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Les champions de l’évasion

De l’Islande de jadis à la France cont emporaine, ces écrivains ambitionnent de flanquer des frissons par n’importe quelle température.

James Salter (1925-2015) a conquis par son style dans une poignée de romans d’une folle élégance. Au-delà d’«Un bonheur parfait», d’«Et rien d’autre», etc., ce géant rare a excellé dans la nouvelle. Par définition, le répertoire pousse à l’inégalité, les textes pouvant glisser du pur chef-d’œuvre à l’ébauche plus négligeable selon les circonstances. Mais ce recueil, qui réunit notamment quatre textes inédits, ne souffre d’aucune faiblesse. L’ancien pilote de guerre, survivant à plus de cent missions en Corée dans les années 1950, résiste à la malheureuse banalité du quotidien avec une douceur persuasive. «De l’aplomb», son leitmotiv, domine dans ces histoires courtes. En scénariste, il y dépeint les femmes avec une bienveillance attentive qui ne s’abandonne jamais à la pitié. Au contraire, dans ces portraits tempétueux de baby-sitter molle face à une mère divorcée en pétard, ou d’amies babilleuses sur les exploits sexuels de leurs amants, de maîtresse délaissée, James Salter reste calme. Prêt à rebondir sur l’accident qui tissera des perspectives d’avenir. Ou signera l’arrêt de mort. D’une formule lapidaire, cet audacieux sait suggérer le gouffre, s’y pencher. «Mais Kafka lui-même avait vécu dans l’obscurité, disait-elle. Et Mendel aussi.»

Quand l’Islandais Arnaldur Indridason, célébré pour son héros récurrent Erlendur, s’est piqué de changer ses habitudes, certains ont renâclé. Pourtant, dans cette «Trilogie des ombres», le romancier, s’il ne se prive pas de remonter le temps pour explorer des «cold cases», reste fidèle à ses obsessions. Ainsi, dans ce dernier volet, le fin chroniqueur des humbles prend le prisme du Reykjavik de 1944 pour examiner les mutations sociales profondes. À cette époque, deux inspecteurs déjà croisés dans la trilogie, les jeunes Flovent et Thorson, enquêtent en vain sur le meurtre d’une petite couturière, maîtresse d’un GI. L’affaire a été étouffée. Au propre comme au figuré: un des flics a été trouvé mort sous son oreiller. Un même mantra circule, insidieux et malfaisant, chez les Islandais depuis la nuit des temps: «Tu diras que c’était les elfes.» La pirouette ne décourage pas l’inspecteur Konrad, 60 ans plus tard, et le sort de sa retraite comme de son mal à l’âme. Dans sa fable macabre, Indridason expose une société qui bascule au tournant de la Seconde Guerre. Avec une mélancolie digne de Kaurismäki, il trinque aux oubliés de l’histoire sur un air de variété ringard, un petit coup de rouge dans le nez. De quoi lui pardonner quelques légers excès rocambolesques.

Fin juin, dans les meilleures ventes selon Livres Hebdo, Paula Hawkins, célèbre «Fille du train» depuis 2015, émerge encore et toujours. Et pour cause, avec ce polar de proximité, la Britannique a relancé un genre, le «Domestique noir». Soit des héroïnes du quotidien, en général à la vie sentimentale un peu déglinguée. Le mal peut alors s’engouffrer dans ce profil psychologique cabossé. Comme les éditeurs. Ainsi, le terme «fille» a pullulé dans les titres, à voir notamment chez Guillaume Musso (qui le pratiquait depuis longtemps), Marc Levy et consorts. Si Greer Hendricks et Sarah Pekkanen s’inscrivent dans la tendance avec «Une femme entre nous», le tandem fascine par sa mise en place piégeuse. La première, 25 ans d’expérience dans l’édition, s’est décidée à écrire à l’invite de la romancière Sarah Pekkanen, dont elle retravaillait les manuscrits depuis près de dix ans. Ces quadras, en New-Yorkaises averties, alternent les chapitres, ce qui provoque des secousses narratives bienvenues. Car la base semble a priori très banale, triangle amoureux où un homme délaisse sa légitime pour filer avec une copie plus jeune. Le trouble s’installe de manière plus diffuse, des habitudes qui déraillent, des coïncidences qui grippent la logique. C’est «l’arbitre de la réalité», comme l’édicte Vanessa, victime pressentie qui bientôt, trouve une singularité étrange. Sans tenir ses promesses jusqu’au bout, ces fausses débutantes intriguent. Leur prochain polar sort en janvier aux États-Unis et s’intitule «Une fille anonyme».

Avant de devenir auteur de best-sellers à répétition il y a bientôt vingt-cinq ans, avec «Le vol des cigognes», Jean-Christophe Grangé réalisait des reportages autour du globe. Le baroudeur français a ainsi exploré les réalités les plus crues de l’espèce humaine, des nains toréadors aux gamins exploités par la mafia. Ceci pour rappeler que passé au thriller, le romancier portait de lourds bagages. De descriptions à la brutale violence graphique, cet observateur incorruptible se concentre dans «La terre des morts» sur un héros unique. Et si ce treizième roman ne manque pas de créer le malaise par sa précision dans le glauque, l’intrigue tient. Comme souvent chez Grangé, lui-même orphelin, la famille ressemble à une zone de combat. Ainsi du commissaire Corto, ravagé par son divorce. Pour obtenir la garde de son fils, le flic se refuse à utiliser la débauche sexuelle de son ex, une sémillante jeune femme bulgare. Quand celle-ci se retrouve impliquée dans une enquête sur un tueur en série dans le Paris interlope, Corto se souvient de leurs jeux conjugaux anciens, pratiques sadomasochistes et autres bagatelles extrêmes. Noirceur et perversité ne lui sont pas étrangères, se rejoignent dans ce milieu du «porno gonzo» où les pratiquants se filment à l’œuvre par désir de jouissance plutôt que par commerce. À se salir les mains, Corso sait qu’il risque de passer dans le camp des brutes. Même lui semble savoir en se matant dans la glace qu’il prend à cette corruption mentale un plaisir malsain. Grangé aussi.

En collègue enthousiaste, Jonathan Coe n’a cessé de vanter les mérites de son aîné Cameron McCabe, comparant «Coupez!» à «La promesse» de Dürrenmatt, ou même à «Pale Fire» de Nabokov. Le Britannique exagère mais il faut saluer sa découverte inespérée. Car ce «whodunit» qui se cache dans les bobines de pellicule d’un film noir en tournage à Londres, pose en pépite de la littérature policière des années trente. L’intrigue déjà, charme par une puissante nostalgie qui se savoure en images noir et blanc. Le cadavre de la vamp Estella Lamare, étoile montante du septième art, gît par terre. Sa beauté jonche le sol, comme d’ailleurs toutes ses images de celluloïd qui viennent d’être sauvagement coupées au montage. C’est d’ailleurs un certain Cameron McCabe qui a été chargé par la production de procéder au massacre. Et de s’étonner que la protagoniste star du film soit ainsi sabrée sans raison apparente, cassant le fil du film. L’intrigue dès lors, ne cesse de s’envoler vers des hauteurs surréalistes, des strates insoupçonnées se révélant en équilibre précaire sur une enquête fragile. Qui a tué la star, un directeur évincé, son amant play-boy, une rivale? Publié en 1937, ce roman devenu mythique par sa rare diffusion, s’est encore corseté de mystère par la propre histoire de son auteur, Ernest Borneman (1915-1995). Jazzman, sexologue, anthropologue, bibliophile, ami d’Orson Welles et de Bertolt Brecht, cet Allemand ayant fui le nazisme en Angleterre disait avoir écrit beaucoup mieux. À suivre donc.

Autodidacte d’Annecy, Franck Thilliez est entré au club des best-sellers avec Sarko il y a une quinzaine d’années. Sans que ce flic rugueux devienne lassant, sa vie privée entre des amours sur le tard, la naissance de jumeaux, etc. finissait par prendre le dessus sur la teneur de ses dossiers. Avec intelligence, son créateur a su, dès lors, se donner des occasions de souffler. «Le manuscrit inachevé» creuse au plus intime les doutes qui tenaillent ainsi l’écrivain. Une romancière à succès, Léane, s’y dissimule sous pseudonyme, et doute de son écriture qui, longtemps, lui a servi d’exorcisme à l’assassinat crapuleux de sa fille. Malgré l’arrestation du coupable présumé, elle n’a pu sauver son mariage, n’entretenant plus avec son ex-époux qu’une relation amicale. Quand, suite à une agression, celui-ci devient amnésique, elle accepte néanmoins de venir à son secours et quitte Paris pour la Côte d’Opale. Avec modestie, Franck Thilliez confie avoir voulu partager le quotidien d’un écrivain, montrer les ficelles du métier, les angoisses provoquées par les intrigues trop prévisibles. Cette sincérité qui explose avec une furie parfois sanglante donne le ton, subjugue et agace dans le même temps. Car Léane, ici, complique son cas dans une mise en abyme qui ne s’autorise aucun garde-fou. Le roman évoque Maurice Leblanc ou Arthur Conan Doyle mais ne cherche pas à reproduire le classicisme de ces maîtres. Au contraire, ici, la dureté du réalisme «sale et méchant» l’emporte. Pour le meilleur et pour le pire.

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