Maurice Chappaz serait aujourd'hui un centenaire

LittératurePour honorer le souvenir du grand Valaisan, décédé en 2009, on réédite son dernier journal intime.

Maurice Chappaz, au Châble, en 1999. Image: Philippe Dubath

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Après Ramuz le Vaudois, il a été un des plus grands poètes et prosateurs des lettres romandes. Maurice Chappaz, le Valaisan, aurait eu cette année 100 ans d’âge, à l’instar des flamboyants patriarches de l’Ancien Testament. Des prophètes et des rois dont la longévité légendaire et les épopées le fascinaient. Quelques mois avant sa mort, le 15 janvier 2009 à Martigny, les éditions parisiennes de la Revue Conférence avaient publié un ensemble de notes impressionnistes nourries de spiritualité, que l’auteur avait rédigées de sa belle calligraphie aérienne entre 2003 et 2004. Il les avait peaufinées et réorganisées entre 2007 et 2008, dans le dessein d’une publication sous un titre pimenté de tabagisme et de mystique: La pipe qui prie & fume… L’esperluette qui associe ces deux verbes – qui seraient moins antinomiques qu’on le pense –, c’est aussi du Chappaz. Située dans le VIIe arrondissement de Paris, la revue semestrielle Conférence et son comité de lecture le tiennent pour «un écrivain majeur des cinquante dernières années en langue française». Ils viennent de rééditer l’ouvrage à l’occasion du 100e anniversaire de sa naissance. (En 2011, ils avaient aussi publié son Journal intime d’un pays.)

Son père était Henri Chappaz, avocat, notaire et député martignerain. Sa mère Amélie Troillet, dont le frère, Maurice Troillet (1880-1861), fut conseiller d’Etat à Sion, et l’homme d’Etat le plus visionnaire du Valais au XXe siècle. Cet oncle historique y fit entre autres assécher des marais, corriger le Rhône, construire des routes – dont celle du tunnel du Grand-Saint-Bernard. Se doutait-il qu’un de ses neveux deviendrait une grande voix écologiste du même canton, notamment avec son brûlot les Maquereaux des cimes blanches (1976)?

Maurice Chappaz naît le 21 décembre 1916 à Lausanne. Après une éducation très catholique au Collège de l’Abbaye de Saint-Maurice, il étudie le droit à l’Université de Lausanne, puis la littérature à la Faculté des lettres de Genève, sans affirmer une passion débordante pour les cours académiques. Suit une période de «liberté et d’errances» en Suisse et en Savoie. En 1939, il signe son tout premier texte, Un homme qui vivait couché sur un banc, qui reçoit un prix et attire l’attention de Gustave Roud, puis de C. F. Ramuz. Ces deux phares de notre littérature encouragent aussitôt le jeune homme de 23 ans à devenir écrivain.

Après la guerre, Maurice Chappaz s’éprend de Corinna Bille, fille de l’artiste neuchâtelois Edmond Bille. Elle aussi écrit: des poésies, des contes. Ils se marient en 1947 pour former un couple littéraire mémorable, et tissent une toile commune où leurs sensibilités respectives se chamarrent différemment. Elle décédera 32 ans plus tard, après avoir engendré trois enfants. Grâce à lui, qui lui avait servi de sherpa local, en la guidant vers des arpents inattendus, elle avait fini par aimer le Valais autant que lui. Elle l’avait même suivi jusqu’en Russie à la fin des années septante. Car Maurice Chappaz fut un baroudeur au long cours: en 1968, il visita la Laponie, en 1970 le Népal et le Tibet, en 1974 le Liban, en 1981 la Chine, en 1990 New York et le Canada. Sans parler d’innombrables voyages accomplis en France, en Italie, ailleurs en Europe…

L’ami Bertil

De toutes ces odyssées, il rapporta des récits pétillants que le plus fidèle et attentif de ses éditeurs, Bertil Galland, publiait dans sa revue Ecriture ou dans les nombreuses maisons d’édition qu’il dirigea. Entre Chappaz et Galland, il y eut plus qu’une féconde collaboration littéraire: ils étaient amis, se donnaient du Maurice, du Bertil, mais ne se tutoyaient pas. Ce qui n’empêcha pas le second à s’évertuer à faire connaître l’originalité du style chappazien à Paris. Avec l’appui de Philippe Jaccottet et de Jean Starobinski, il convainquit enfin Gallimard de faire paraître en 2001 L’Evangile selon Judas, qu’il considère comme «la dernière œuvre majeure de Maurice Chappaz». (24 heures)

Créé: 16.08.2016, 21h12

Tel «un fil d’or dans une trame qui se déchire»

Dans «Testament du Haut-Rhône», paru chez Rencontre, à Lausanne, en 1953, Maurice Chappaz écrivit cette parole en lettres de feu qui sera souvent citée en exergue par des écrivains français: «Notre vie n’est qu’un fil d’or dans une trame qui se déchire». Il avait alors 37 ans. Plus tard, après la mort de Corinna et en songeant déjà à la sienne, il croira plus fermement en Dieu, en son Jésus bien-aimé retrouvé, notamment dans son «Evangile selon Judas», paru chez Gallimard en 2001: «Nous succomberons (à un niveau très bas) aux trois tentations du Fils de l’homme dans le désert affirme le poète: réduire le vrai à l’utile, préférer l’univers à l’âme, faire des miracles avec le mal. Tous les royaumes à la queue leu leu n’arrivent à survivre, ni à répondre au petit village où il a été écrit: «Tu adoreras Dieu seul.» La boue arrive. «On mourra de propreté», me dit l’ange.»

Dans «Une aventure appelée littérature romande» (Editions Slatkine, 2014), Bertil Galland évoque l’émotion qu’il avait ressentie en lisant en primeur le manuscrit de ce récit, et il reproduit la lettre qu’il adressa à son auteur, dont voici un extrait – ou le vousoiement est de rigueur: «Quelle puissance intérieure, Maurice, en votre évangile! Il suit les quatre autres, Matthieu, Marc, Luc, Jean, avec fidélité. Mais aussi poétiquement et dans la richesse de votre écriture qui cerne les liens entre hommes et symboles, entre actes et climat, dans le choc de notre monde et du ciel. Elle passe des authenticités bibliques aux implications de notre être en ces événements. Au centre, tandis que le jumeau judas s’efface en ombre maléfique: le Christ. Son calvaire. Sa passion. Avec le raccourci stendhalien de votre Crucifixion.»

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.