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McInerney se ridiculise à plaisir

Comme s’il reniflait un vieux bordeaux, le New-Yorkais écluse son âme dans «Les jours enfuis».

Jay McInerney, 62 ans, enfant terrible vieillissant dans «Les jours enfuis».
Jay McInerney, 62 ans, enfant terrible vieillissant dans «Les jours enfuis».
David Crotty/Patrick McMullan via Getty Images

A 60 ans et des poussières, Jay McInerney renoue dans Les jours enfuis avec les Calloway, ce couple de bobos qu’il créa dans Trente ans et des poussières. L’auteur les avait déjà réanimés dans La belle vieil y a une décennie, il y revient avec une tendre cruauté, familier de leurs bassesses autant que de leur bravoure. Ces vieilles connaissances ont survécu au krach d’octobre 1987, à la tragédie du 11 septembre. Cette fois, Russell et Corrine naviguent à vue dans une Amérique qui se remet de la crise des subprimes. En fait, plutôt que de mater par la serrure de la chambre conjugale, l’auteur embrasse une vue panoramique de sa ville chérie. Dans son objectif, New York se mue en mégapole fantasmagorique peuplée d’artistes. Voir cette définition «made in Calloway» de la Grosse Pomme: «Là où Hemingway avait mis son poing dans la figure d’O’Hara, où Ginsberg avait séduit Kerouac, Hellman intenté un procès à McCarthy et Mailer cogné tout le monde.»

Avec obstination, Jay McInerney reste fidèle à son essaim de frivolités, papillon nocturne dans la lumière glauque des néons de l’underground new-yorkais. A travers son alter ego de papier, Russell Calloway, éditeur qui vit au-dessus de ses moyens dans l’élite branchée, il s’autorise des tirades cyniques teintées de drôlerie sarcastique. Ainsi calcule-t-il le remariage parfait: «La moitié de ton âge plus six ans, c’est l’équation idéale dans cette ville».

A l’abri du souci financier

Principal cobaye de ses extrapolations sur la psyché masculine, le romancier exhibe ses quatre mariages comme autant de blessures de guerre. Avec une sincérité crue, McInerney, créateur épris du matérialisme typique de son époque, avoue que le mariage numéro trois a failli le mettre en faillite financière, sinon sentimentale. Il ajoute sans complexe que l’élue numéro quatre, richissime petite-fille du patron de presse Randolph Hearst, le met désormais à l’abri du souci financier. Là, dans ces confidences de garçon coiffeur un peu garce, le mal peigné passe pour un parfait goujat. Pourtant, imbibée de doutes, ficelée d’angoisses, sa prose dit le contraire et s’en excuse avec une réelle autodérision.

Avec l’arrogance des survivants, le surdoué argue à travers Russell Calloway du bien-fondé de sa mauvaise foi. De son optimisme increvable, puisqu’il s’est marié à quatre reprises. De son héroïsme à fréquenter des riches et célèbres, alors que lui ne le sera jamais. De son obstination à croire que le ridicule ne le tuera pas. Dans les portraits officiels chargés de faire sa promotion, un sourire de sale gosse lettré traîne souvent, bouée tordue dans le masque grotesque de rides lissées au Botox. Son regard semble s’étonner d’être devenu vieux.

L’auteur de Journal d’un oiseau de nuit, premier roman poudré de cocaïne qui le consacra dans la folie consumériste des années 80, a su survivre. Eternel «bad boy» dans l’âme, il ne brûle plus dans les paradis artificiels, a arrêté de fumer il y a plus de dix ans. S’il touche encore à l’alcool, c’est avec des délicatesses chastes d’esthète féru de crus français millésimés. Plus que d’un Nobel de littérature qu’il n’obtiendra jamais, il s’enorgueillit d’avoir été adoubé par les vignerons de Bourgogne et de Navarre. Dans ses chroniques au Wall Street, l’œnologue surprend par son originalité, son intelligence du vin. En son palais, «un grand chablis évoque Kate Moss, et un chardonnay californien Pamela Anderson». Dans sa langue, c’est sexiste et charmant.

Sous le signe du dollar

Dans Les jours enfuis, Russell ne trompe plus vraiment sa moitié Corrine qui elle, prend sa revanche avec le beau Luke croisé dans La belle vie. Ces atermoiements passionnels ne pèsent guère sur leur association bourgeoise, la petite musique mélancolique à la Francis Scott Fitzgerald a disparu. Ainsi, le couple, comme Jay McInerney d’ailleurs, n’a que loyer et créances en tête, persiste à habiter Manhattan. Hors de prix, le quartier balise, selon lui, un art de vivre, un mode de pensée et une folle énergie en action. De quoi distraire Corrine. La quinqua mûrissante se préoccupe plus de la robe à trouver pour sa énième soirée caritative que du postérieur spirituel des jolies assistantes énamourées de son époux. Elle qui s’agite pour nourrir les pauvres affamés de New York, sait le prix du petit-four. Son amant potentiel, manière d’homme idéal, a fait fortune à Wall Street. Ses amies ignorent le prix du ticket de métro.

Le fric couture chacun des gestes des Calloway, leur geste se place avec une évidence déterminée sous le signe du dollar. Une avidité les dévore, impose ses stratégies à tous les étages. Russell ne rêve que du million que son prochain auteur pourrait lui valoir, loin de toute considération artistique. L’amoralité en bandoulière, prêt à tout pour être intronisé en dernier Mohican de la Grosse Pomme, Jay McInerney, avec l’âge, connaît la valeur de la fiction.

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