Michel Bussi relit sa copie

InterviewDésormais deuxième écrivain le plus lu de France, le Normand corrige un polar de jeunesse, «Sang famille», et le transforme en best-seller estival.

Flash-back 
Dans «Sang famille», Michel Bussi revient sur les lieux du crime, un de ses premiers romans qu’il remanie en virtuose.

Flash-back Dans «Sang famille», Michel Bussi revient sur les lieux du crime, un de ses premiers romans qu’il remanie en virtuose. Image: JOEL SAGET/AFP

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Il y a vingt ans, Michel Bussi publiait «Éléments de géographie électorale», sérieux essai sur les profils français à travers l’ouest de la France. Ce savant universitaire étudie désormais d’autres entités, semant meurtres et vilenies selon des intrigues au machiavélisme consommé. Reprenant sa copie, le Normand a remanié un ouvrage de jeunesse, «Sang Maudit». Loin d’un fond de tiroir qui serait réédité avec opportunisme, l’intrigue diffuse un irrésistible parfum de vacances. Sous la fraîcheur de ton s’y profilent déjà les obsessions de l’auteur, quête d’identité, crime insulaire façon huis clos, précision d’une mécanique criminelle, etc. Ainsi le jeune Colin revient sur l’île de Mornesey, où il a grandi avant la perte tragique de ses parents. Deux évadés du bagne local vont précipiter ses souvenirs et lui balancer son passé à la figure.

À retravailler «Sang famille» publié en 2009, qu’avez-vous corrigé?

Dans cette première édition «régionale» et épuisée depuis longtemps, mes scènes d’action péchaient par mollesse, je les ai remusclées. J’ai aussi ôté des effets de style lourd, des tics de langage. Au-delà, je tenais à la spontanéité du manuscrit original, encore plus ancien. J’aimais que cette île soit imaginaire, moi qui suis souvent identifié comme un écrivain de lieux réels, de la Corse à La Réunion. Ce Mornesey garde la dimension de l’enfance, avec sa chasse au trésor à la Stevenson, ces codes que j’avais mis en place avec soin. J’étais encore un inconnu à l’époque, je n’avais rien publié.

Mais vous étiez déjà fan de variétés, voir cette fille branchée France Gall et ritournelles.

Cela ne contaminait pas encore mes titres mais c’est vrai, j’avais déjà l’idée de définir un personnage par son karaoké mental. Ça me caractérise aussi, je suis fan de Souchon, Cabrel, Higelin, Renaud, de la génération années 70, quoi. Ça se retrouve dans tous mes romans. Il s’agit toujours de compositeurs interprètes, je n’aime pas trop les chanteurs des textes des autres. Je les préfère écrivains d’eux-mêmes. Au fond, ça ressemble beaucoup à l’activité du romancier. Même si je ne me suis pas encore lancé dans l’écriture de chansons!

«Sang famille» puise dans votre art de la cartographie. Avez-vous la nostalgie de votre job de prof?

Parfois, souvent, cette part de réalité me manque, c’est vrai. D’être en prise directe avec les statistiques, de fréquenter les étudiants, de réaliser des entretiens avec les gens sur le terrain, me permettait de comprendre beaucoup sur la société française. Mais ni l’écriture ni la recherche, activités si chronophages, ne peuvent se pratiquer en dilettante.

D’être 2e plus gros «vendeur» en France - vilaine expression!, devant Marc Levy, met-il la pression?

Ça reste abstrait, ce million d’exemplaires vendus. Même si ça se traduit en 3000 livres par jour. J’évite d’y penser. Je prends mieux conscience de l’impact quand je vois une file de cent personnes à une dédicace. Dans ce succès que je n’imaginais pas, je retiens surtout l’acquisition d’une liberté éditoriale énorme. Ainsi, je peux choisir de réécrire ce bouquin, je vais sortir des contes pour enfants. Même le virage de ton l’an dernier, dans «On la trouvait plutôt jolie» et son histoire de migrants, a été bien accueilli par mon éditeur. C’est lui qui a des objectifs de «business», moi je ne m’intéresse pas aux questions industrielles. Je suis mon seul maître.

Cela pourrait-il vous déstabiliser?

Par une chance inouïe, il semble que même mes envies les moins cadrées, passent sous le radar des libraires et surtout, des lecteurs. J’exprime tout ce que j’ai en tête, avec le plus de sincérité possible sans trop m’attarder sur un modèle économique. À chacun son boulot.

Comment vivez-vous de voir votre visage sur des pubs géantes dans la rue, votre vie privée décortiquée - le fait d’avoir perdu votre père à dix ans, un thème de «Sang famille»?

Tous les auteurs de fiction passent par là, nous ressassons des trucs forcément personnels. Même une chanson d’Alain Souchon peut provoquer ce sentiment de partager une émotion très sensible. Dans son cas, je pense par exemple, à sa relation avec sa mère. Il faut s’attendre à ce que cette intimité soit analysée. Ça ne me gêne pas. Au contraire, j’y verrais presque la reconnaissance d’une cohérence, d’un sous-textes plus grave sous le divertissement ludique.

Plutôt pudique de tempérament, n’y voyez-vous pas une intrusion?

Pour toucher une corde sensible chez l’autre, il faut accepter de partager sa vision d’un être humain. Cela n’implique pas de dévoiler toute ma vie privée. Du moins, je me contente de laisser filtrer ma petite musique mélancolique à moi.

«Sang famille» Michel Bussi Éd. Presses de la Cité 495 p. Dès le 16 mai.

Créé: 13.05.2018, 14h36

Cartographie d'un best-seller

Expert en analyse statistique, Michel Bussi s’amuse des cartographies livrées par ses éditeurs internationaux, indices de son rayonnement désormais mondial. «Les Italiens apprécient ma fantaisie de Normand, les Anglais mon sens de l’intrigue à la Agatha Christie. Les Brésiliens adorent voir des héros autres que des James Bond, les Allemands par pragmatisme, aiment le côté accessible à des non spécialistes de polar.» Mais l’ancien chercheur du CRNS se méfie de généralisation. «Je n’y vois pas une ligne éditoriale précise, trop de facteurs rentrent en ligne pour que je puisse m’y adapter en bloc!» Dans «The Best Seller Code: Anatomy of the Blockbuster Novel», les Américains Jodie Archer et Matthew L. Jockers ont défini un algorithme qui selon eux, conduisait directement au succès. Parmi les ingrédients, ils notaient une structure simple, symétrique, trois ou quatre thèmes forts, trois actes maximum. Les «twists» machiavéliques de Michel Bussi, cette maitrise du rebondissement déjà patente dans «Sang famille», ne suivent pas vraiment la prescription. D’ailleurs, s’il fallait expliquer son triomphe mondial, l’écrivain avancerait plutôt sa maîtrise du «polar domestique». «Peu fréquenté en France, ce champ de la littérature policière domine pourtant la production actuelle. La discipline en appelle au suspense mais pas au thriller, dans un environnement très codifié.» La recette Bussi reste mystérieuse. «Disons que ces lieux que je m’attache à décrire avec beaucoup de précision, procurent un exotisme bienvenu. J’y ajoute ma coloration personnelle, un peu de poésie, cette tristesse rêveuse.»

En dates

1965
Naît à Louviers, Eure. Études de politologie et géographie, se spécialise dans la géographie électorale.
2011
«Les nymphéas noirs» le révèle.
2014
Rentre dans les best-sellers en France, 480 000 exemplaires vendus.
2015
«Maman a tort» le voit grimper à la 5e place avec 840 000 exemplaires.
2016
Quitte son job de prof universitaire à Rouen et chercheur au CNRS. Prend la 3e place des best-sellers.
2017
Dépasse Marc Levy, 2e best-seller derrière Guillaume Musso, avec «On la trouvait plutôt jolie».

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