Passer au contenu principal

Michel Houellebecq en dépression comique

L’écrivain sort «Sérotonine», récit aux prises de distance chimiques et à l’humour désenchanté. Critique.

Dans «Sérotonine», Michel Houellebecq revient à son nombril névrosé mais en ajoutant à ses prises d'antidépresseurs une bonne dose d'humour. Qui a dit cynique?
Dans «Sérotonine», Michel Houellebecq revient à son nombril névrosé mais en ajoutant à ses prises d'antidépresseurs une bonne dose d'humour. Qui a dit cynique?
PHILIPPE MATSAS/FLAMMARION

Les écrivains de la rentrée de janvier n’ont qu’à bien se tenir, le nouveau Michel Houellebecq déboule dans les librairies le 4 janvier. Comme le tweetait dernièrement Pierre Assouline: «A paraître en janvier 493 nouveaux romans et «Sérotonine» de Michel Houellebecq. On plaint les 493.»

Difficile de savoir s’il faut aller jusqu’à prendre en pitié cette cohorte d’aspirants à l’attention littéraire, mais la sortie d’un livre du sulfureux auteur des «Particules élémentaires» et de «Soumission» – son précédent, qui imaginait une France régie par des pulsions islamiques – crée toujours la sensation. Comme il l’aurait dit à Emmanuel Carrère, selon le «JDD»: «Nous sommes aujourd’hui les deux plus grands écrivains français.» Mais l’écriture ne suffit pas à le définir entièrement.

Car cela fait longtemps que Michel Houellebecq ne se contente plus de soumettre ses écrits à l’attention générale. N’en déplaise aux tenants du structuralisme qui défendaient l’idée d’une autonomie des textes par rapport à leurs auteurs, certains littérateurs sont devenus des personnages qui participent activement à l’établissement d’une œuvre. Houellebecq est de ceux-là, à l’instar, avant lui, de Françoise Sagan, Marguerite Duras ou, dans un registre plus contrariant, de Jean-Edern Hallier.

Ses copains Trump et Depardieu

Il apparaît dans des films – le prochain, avec Gérard Depardieu, est déjà annoncé –, a sorti un album – au nom duquel il passait en 2000 au Paléo –, livre des interviews où se complaît son art de la provocation et signe des tribunes de la même eau – «un des meilleurs présidents américains», qualifiait-il récemment Trump dans le «Harper’s Magazine».

Il trouve pourtant encore le temps d’écrire, comme le rappelle «Sérotonine», récit qui doit son titre aux antidépresseurs qu’ingurgite son narrateur, régulant ainsi son humeur et mettant en berne sa libido. Après sa saillie de politique-fiction («Soumission»), Michel Houellebecq revient à de plus existentielles considérations, étirant une fois de plus les membres d’un romantisme exténué dans un monde sans perspectives.

Les points communs entre son anti-héros, Florent-Claude Labrouste, et l’auteur ne manquent pas. Tous deux ont suivi des études d’agronomie, tous deux déploient une vision, à choix, lucide, désenchantée ou mortifère, sur le monde. Tous deux picolent volontiers un peu trop et tous deux, enfin, rencontrent de grandes difficultés amoureuses et cultivent une (ultime?) relation avec une femme asiatique.

Signaler ces convergences entre réalité et fiction ne sert à rien d’autre que de montrer que l’auteur joue de ces ambiguïtés, engageant le lecteur à lire ce récit comme un témoignage déguisé, une autofiction, tout en moquant ce genre problématique. «Le terme d’autofiction ne m’évoquait que des idées imprécises, je l’avais mémorisé à l’occasion de la lecture d’un livre de Christine Angot (enfin des cinq premières pages)».

Une fortune de 700 000 euros

On ne sait donc pas si la fortune d’Houellebecq s’élève à 700 000 euros (la somme qu’il prête à Labrouste), mais il s’amuse beaucoup, dans ce jeu de pistes et ailleurs. Car si les antidépresseurs annoncés dès le titre rythment «Sérotonine», c’est dans le récit qu’ils apparaissent peut-être avec le plus de clarté, dans le mélange d’humour et de distance avec lequel le narrateur envisage la société, quand il n’est pas réduit à un état parfaitement amorphe.

Cet aspect comique de l’écriture et de ses traits d’esprit – pas inédit chez Houellebecq mais ici curieusement renforcé – semble indiquer l’efficience des médicaments. Dans ce texte parsemé de mentions de noms connus, celle de Laurent Baffie suggère la forme de drôlerie recherchée: un cynisme plutôt ludique, mais hélas sans prise sur le désespoir de fond. Il y a ainsi du Woody Allen et du Bukowski dans «Sérotonine».

Et si, au gré de ses tribulations moroses et désœuvrées, le narrateur se retrouve confronté à des réalités politiques concrètes – une tragique révolte d’agriculteurs abandonnés par le gouvernement français – ce n’est pas tant que l’auteur aurait anticipé le mouvement des «Gilets jaunes» comme l’ont interprété certains commentateurs, mais bien plutôt, encore une fois, parce que Houellebecq apprécie d’intervenir dans des champs qu’il maîtrise personnellement.

Il regarde tout cela de loin, non sans une compassion sans issue, avant de remonter sur sa croix de pessimiste professionnel. «Est-ce qu’il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour ces minables?»

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.